Reprises de savoirs

 — Séminaire Terrestres 14.02

Séminaire Terrestres 14.02

Le collectif des Reprises de Savoirs – émanation des rencontres Reprises de Terres qui se sont tenues en août 2021 à Notre-Dame-des-Landes – avait lancé au printemps 2022 un appel (ci-dessous) à reprendre collectivement les moyens, les pratiques et les savoirs nécessaires à notre subsistance et à notre condition terrestre, à travers l’organisation de chantiers-écoles. Suite à cet appel, 22 chantiers-pluriversités associant têtes, cœurs et mains, luttes et savoirs, autogestion et création ont eu lieu entre juin et octobre 2022. Et une rencontre inter-chantiers s’est tenue en novembre aux Tanneries à Dijon pour préparer la suite des reprises de savoirs.

Que s’est-il expérimenté et éprouvé dans ces chantiers (liste des chantiers ci-dessous) ? Quelles ont été les enthousiasmes et les difficultés à « reprendre les savoirs », à partager des savoirs terrestres ? Quels apprentissages et envies ont émergé des rencontres interchantiers de novembre aux Tanneries à Dijon ? Comment rejoindre cette dynamique et/ou proposer des chantiers reprises de savoirs dans les prochains mois ? 

Vous êtes cordialement bienvenu.e.s à ce séminaire polyphonique, horizontal et participatif !

Mardi 14 février à 19h30 à la Parole Errante (9 Rue François Debergue, Montreuil)

info : https://www.terrestres.org/2023/01/09/seminaire-du-19-janvier-2023-quelles-reprises-de-savoirs/

Black Mountain College 1933-1957

Qui ? Quoi ? Quand ? Où ?

Le BMC est fondé en 1933 dans la ville de Black Mountain, près d’Asheville en Caroline du Nord, sur le campus d’un camp d’été YMCA.

C’est un projet instigué par l’enseignant John A. Rice (1888 – 1968), suite à son renvoi du Rollins College en Floride sanctionnant ses prises de position marquées à l’encontre de la direction et des orientations stratégiques de l’institution. Considéré comme véritable réformateur de l’éducation, c’est un personnage controversé, notamment du fait de ses critiques véhémentes envers l’éducation supérieure aux Etats-Unis.

Il est accompagné dans cette aventure par Theodor Dreier (le neveu de Katherine Dreier, fondatrice de la Société Anonyme, un musée expérimental d’art moderne, précurseur du MOMA). C’est par l’intermédiaire de Theodor que le collège gagne l’accès à un réseau de généreux donateurs qui rendront possible cette expérimentation. Ce dernier apporte également au collège une dimension holistique, un intérêt pour les façons de vivre et de s’organiser dans un monde en transformation.

La naissance du Black Mountain College répond au désir de créer un nouveau type de collège basé sur les principes de l’éducation progressive tels qu’établis par le philosophe et psychologue américain John Dewey, avec lequel John A. Rice se lie d’amitié dans les années 30. Visant à donner aux individus les moyens et le caractère nécessaires pour participer activement à la vie publique et sociale, le collège s’organise autour de la participation active des étudiants à leur propre formation.

La création du BMC peut également être lue comme l’ouverture d’un espace-temps en résistance face aux événements qui marquent l’époque : la grande dépression qui touche alors de plein fouet les Etats-Unis, l’ascencion d’Adolf Hitler, la fermeture de l’école du Bauhaus en allemagne (sous la pression nazi), le début des persecutions à l’encontre d’artistes et intellectuels en Europe,… dont certain parmi eux trouvèrent d’ailleurs refuge au BMC, que ce soit en tant qu’étudiants ou membres de la faculté, et influencèrent fortement les enseignements et la vie de l’école.

Bien que le BMC ait accueilli tout au long de son histoire de nombreux artistes et enseignants issus du monde de l’art, le collège n’est pas pensé comme une école d’art, mais plutôt comme un espace d’éducation interdisciplinaire. Dès sa fondation il s’agit de créer une école qui oeuvre à effacer les distinctions entre les activités scolaires, périscolaires et extra-scolaires. Une école qui considère l’éducation et la vie comme hautement entremêlées, et qui place les arts au centre plutôt qu’aux marges de sa pédagogie.

Parmi les figures qui ont marqué l’histoire du collège, on peut noter : Josef Albers*, Max Steins, John Cage, Buckminster Fuller, Aldous Huxley, Henry Miller, Merce Cunningham…

Lorsqu’il ouvre ses portes en 1933, le collège compte 21 étudiants, et, au plus fort, en accueillera près d’une centaine, qui deviendront, pour partie, des personnalités parmi les plus influentes dans les champs de la littérature, de la performance, ou encore des arts visuels. Le BMC se fait rapidement connaître au niveau national comme un lieu où s’expérimentent des idées innovantes concernant les objectifs et les moyens de l’éducation supérieure aux Etats-Unis.

L’expérimentation et l’expérience – expérience de la création, effort artistique, apprentissage expérientiel,… – sont donc au cœur des enseignements au BMC. Le cursus comprend l’étude des “arts libéraux” traditionnels – la littérature, la biologie, les mathématiques, les langues étrangères, les arts dramatiques, la musique, les arts visuels, etc. – tout autant que la participation au fonctionnement opérationnel du collège et à la vie de la communauté, – incluant le travail coopératif tel que le maraîchage, la construction et le rénovation, le ménage, la lingerie et la cuisine – ainsi que la vie culturelle du collège avec l’organisation de soirées thématiques, de performances, concerts, etc.

Ainsi, la pratique de la démocratie y occupe une place prépondérante – plus qu’un concept, c’est un mode de vie. L’institution est dotée de statuts uniques (pas de différenciation entre enseignants et étudiants), ainsi les étudiant.e.s participent à toutes les décisions du collège.

Au BMC, la démocratie signifie “faire des choses ensemble”, au-delà de l’administration ou de la gouvernance, il s’agit de faire l’expérience de créer, construire, voir, etc. – collectivement.

Sur le plan de la pédagogie pratique, il n’y a pas d’évaluations notées, ni de cours obligatoires, de curriculum pré-défini, d’examens standards ou de méthodes d’enseignement imposées. La responsabilité de l’éducation est entre les mains des étudiant.e.s, qui décident à leur rythme de leur passage de la division ‘junior’ à la division ‘senior’.

Le diplôme s’obtient après avoir réussi, ce que le premier catalogue du collège décrit comme “l’examen complet du succès ou de l’échec d’un étudiant à assumer ses responsabilités.”. Ces examens faits sur mesure avaient lieu sur demande — seulement lorsque les étudiants se sentaient prêts (ce qui explique que très peu d’entre elleux seront jamais diplômés du BMC) — et se présentaient sous la forme d’une série de questions diverses telles que : “Qu’avez-vous appris de notre étude des feuilles d’automne ?”; “Que pensez-vous qu’il doive être fait du Negro problem aux Etats-Unis ?”; “Si vous deviez concevoir la couverture d’un piano, quels facteurs auriez-vous à considérer ?”; “De quoi pensez-vous que nous rirons dans 20 ans que l’on prend tout à fait au sérieux aujourd’hui ?”. Evidemment, de telles questions ne cherchaient pas à valider des connaissances précises mais bien la capacité des étudiant.e.s à mobiliser perspicacité, réactivité, créativité et pensée critique avec équanimité et introspection, que ce soit pour concevoir une étude de couleurs, discuter de droits politiques, ou encore organiser les plants dans un jardin,…

En 1940, John A. Rice démissionne à la demande de la faculté du collège, à nouveau rattrapé par sa personnalité clivante qui divise et polarise le corps enseignant. S’ouvre alors une deuxième période, marquée par le déménagement du BMC sur un nouveau site, et la conception et construction de nouveaux bâtiments qui seront par la suite reconnus comme une véritable collection du style architectural international aux Etats-Unis.

C’est à la fois une période difficile – du fait du poids des importants travaux sur la vie communautaire – et une période féconde. En effet, le nouveau campus élargi accueillera de nombreux évènements de l’avant-garde comme par exemple le premier dôme géodésique de grande taille construit par Buckminster Fuller avec ses étudiant.e.s; la création de la compagnie de danse de Merce Cunningham ou encore la première performance musicale du compositeur John Cage.

Bien que plébiscité et soutenu par de plusieurs figures clés de la scène américaine telles que l’architecte Walter Gropius, le poète Charles Olson, ou encore les artistes américains Willem et Elaine de Kooning, Robert Rauschenberg, Cy Twombly, Robert Motherwell et Franz Kline; le Black Mountain College est contraint de fermer ses portes en 1957 du fait de difficultés financières.

Ce que l’on peut retenir pour les chantiers-pluriversité

« What you do with what you know is the important thing. To know is not enough »

— “Ce que l’on fait avec ce que l’on sait, c’est celà qui importe. Savoir n’est pas suffisant.”

~ John A. Rice, article paru dans Harper’s en 1937

Les principes clés qui sont mis à l’oeuvre au BMC sont :

  1. la centralité de l’expérience artistique comme soutien à l’apprentissage dans n’importe quelle discipline
  2. la valeur de l’apprentissage expérientiel
  3. la pratique d’une gouvernance démocratique partagée entre la faculté et les étudiant.e.s
  4. la contribution aux activités sociales, communautaires et culturelles en dehors de la salle de classe
  5. l’absence de supervision ou de comptes à rendre à des administrateurs externes (ou institutionnels)

On retrouve dans la pédagogie du BMC certaines des intentions partagées par les Reprises de Savoirs comme par exemple le refus du dualisme entre l’expérience vécue et les matières enseignées (à la manière de Dewey), qui se traduit par un entremêlement entre les activités de subsistance, l’organisation de la vie en communauté et celle des temps d’étude et d’expérimentation.

On peut noter aussi la volonté de rompre avec un système éducatif “sanctionnant”. Ainsi, pour John A. Rice, un des fondateurs du collège, la qualité de l’éducation ne se mesure pas par des notes ou tout autre critère standardisé mais par l’augmentation du désir d’apprendre et questionner; et donc du développement chez les étudiants d’une aptitude à la résolution de problèmes variés, ainsi qu’à un sens de soi plus riche. Ainsi, les examens proposés au collège (détails ci-dessus) visent essentiellement à tester la capacité des étudiants à s’engager avec imagination dans les enjeux – philosophiques, sociaux et pratiques – auxquels nous sommes confrontés dans notre société contemporaine. Rice le résume ainsi : au Black Mountain College, “notre effort central et constant est d’enseigner la méthode, et non pas le contenu; d’insister sur le process et non les résultats; d’inviter les étudiants à prendre conscience que la manière d’appréhender les faits et de se situer par rapport aux faits est bien plus important que la nature des faits eux-mêmes.”

Enfin, la place centrale des pratiques artistiques et expérimentales contribue également à déployer un autre rapport au monde, d’autant qu’elles sont organisées de manière à stimuler et généraliser la coopération (et non la compétition) et orientées vers l’établissement d’un dessein commun face aux périls auxquels l’humanité est confrontée, et le développement d’une capacité démocratique individuelle et collective pour le mettre en oeuvre.

*Josef Albers était professeur au Bauhaus et invité par le BMC à la fermeture de ce dernier sous la pression nazi. Il enseigne au collège de 1933 à 1949, où il fait de son objectif pédagogique “to make open the eyes” (ouvrir les yeux) de ses étudiants. Il a contribué à mettre l’éducation à la perception visuelle au cœur du curriculum du collège.

En savoir plus

John A. Rice (1888–1968) – Black Mountain College, Life as a Writer – Students, Education, University, and Faculty – StateUniversity.com https://education.stateuniversity.com/pages/2369/Rice-John-1888-1968.html#ixzz7gZo0i3x6

The Black Mountain College Museum + Arts Center

Black Mountain College : a progressive education – Yale University Press

Leap Before You Look: Black Mountain College, 1933–1957

Démissionner, bifurquer, déserter, émission sur lundi·soir

https://lundi.am/Demissionner-bifurquer-deserter

Démissionner, bifurquer, déserter… pour ne plus alimenter la machine, pour ne pas contribuer à la destruction du monde en cours. C’est le choix que certains ingénieurs ont fait : trahir ce à quoi leurs études les prédestinaient.

L’énorme écho rencontré par l’appel à déserter et à bifurquer de jeunes diplomés d’AgroParisTech indique à quel point ce qui se joue dans cette épidémie de « pas de côté » ne peut être réduit à une somme de prises de conscience individuelles en vue de réorientations professionnelles plus « responsables ». Si la figure de l’ingénieur est couramment associée aux classes supérieures, sa fonction dans le capitalisme contemporain est pourtant très différente de celle de la bourgeoisie classique. L’ingénieur ne détient pas de capital ou des moyens de production, il est capital et moyen de production. Décider de déserter après de longues études d’ingénieur, c’est manifester la violence de sa déception vis-à-vis de ce à quoi l’on sait que l’on va être employé. C’est s’apercevoir de ce à quoi l’on va servir au fil de son propre apprentissage. Mais qu apprend-on précisément dans ces écoles ? Quelles connaissances et compétences sont à se réapproprier ou à oublier ? S’agit-il de bifurquer ou de déserter ? A partir de quels seuils une somme de retraits du monde se transforme en constructions de mondes ? Comment faire sécession comme on mène un assaut ? Toutes ces questions tiraillent l’époque, elles en sont même probablement le cœur. Comme elles n’appellent pas de réponses toutes faites et prêtes, il s’agit de les ouvrir, de les déplier et de voir ce qu’elles appellent de nous et là où elles nous mènent. Pour ce lundisoir nous avons convié Romain Boucher, ingénieur diplômé de l’École des Mines, membre de l’association Vous n’êtes pas seuls, Eva et Sam des Désert’heureuses ainsi que Tité des Pluri-versité.

10·07 / Zadenvies / Atelier – Déserter, bifurquer, s’organiser

Nous serons à ZadEnvies dimanche 10 juillet de 17h à 19h avec les déserteureuses, défendre.habiter, et les étudiant·es d’agroparis, pour organiser un atelier « Déserter, bifurquer, s’organiser »

Atelier – Déserter, bifurquer, s’organiser – Chantiers pluriversitaires (https://www.reprisesdesavoirs.org/) et écoles autonomes, archipels de luttes et lieux en constructions, paquets de sables depuis les rouages du système…après l’appel des étudiant.es d’Agro-paritech, comment donner corps au mouvement de désertion que suscite notre époque ?

Voir tout le programme ici https://zad.nadir.org/spip.php?article6861

02·03 juillet : Désertion/extractivisme : Rando controverse à vélo

02·03 juillet Désertion/extractivisme : Rando controverse à vélo vers une lutte collective

Bifurcation / rando vélo / Samedi 2 juillet / 14h30 île de NantesManif’action / Saint-Colomban / Dimanche 3 juillet

Pour clôturer l’année avant l’été, continuons les échanges sur les désertions et les bifurcations, lancé par les étudiant·es d’agro avec qui on organise cette randovélo.

Faisons le en mouvement, en vélo, en étapes, et vers une lutte collective : la lutte de la Tête dans le sable à Saint-Colomban contre l’extension de carrières de sable. 

Rendez-vous samedi à 14h 30 sur la pelouse devant l’école d’architecture de Nantes, 6 Quai François Mitterrand.

Pour penser ensemble des chemins de désertion, sortons de la métropole en vélo pour rejoindre une lutte contre l’extraction. Le sable issu des carrières Lafarge de Saint-Colomban sert à la fois à la filière du béton pour la construction et aux cultures de maraîchage industriel hors sol. Cette lutte concerne donc autant des questions urbaines que agricoles. Elle nous interpelle chacune et chacun dans nos propres formes de vie et leur lien avec les facettes cachées de l’extractivisme.

On pourrait dire que cette rando vélo est un mini chantier nomade des Reprises de savoirs !

Au cours de cette rando-vélo, on vous proposera des axes de discussion pour les premières étapes, puis on verra ensemble comment continuer. On sera suivi.e.s d’une voiture pour mettre nos sacs avec notamment les tentes et les duvets. On devrait arriver au lieu dit Le Redour à Saint-Colomban en fin d’après midi / début de soirée, où l’on partagera un repas et on campera. Dimanche matin, nous continuerons la discussion sur les suites possibles après l’été. Puis, nous pourrons rejoindre la journée des Soulèvements de la Terre avec à 11h le village des alternatives, et à 14h la manif’action.

On repartira vers Nantes dimanche à 16h30 pour être de retour vers 18h.

Tout le programme ici :

https://lessoulevementsdelaterre.org/blog/contre-l-annexion-du-bocage-au-profit-des-carrieres-de-sable

https://latetedanslesable.fr/2022/06/15/manifaction-3-07/

Voici une carte simple pour visualiser départ et arrivée: https://umap.openstreetmap.fr/fr/map/randovelo-bifurcation_781033

Chacun·e est autonome. Prévoyez vélo, eau, tente, duvet, bouffe à partager pour le dîner et le petit déjeuner. N’hésitez pas à inviter vos ami.e.s, votre famille, ou vos collègue.s et à partager ce message autour de vous.  C’est chouette de faire signe si vous venez, écrivez nous à cette adresse, et nous pourrons vous tenir au courant.

Contact :

defendre.habiter@admin

article
https://blogs.mediapart.fr/defendrehabiter/blog/290622/02-03-juillet-desertionextractivisme-rando-controverse-velo-et-manifaction

Le Laboratoire d’imagination insurectionnelle

Qui ? Quoi ? Quand ? Où ?

Jay Jordan et Isabelle Fremeaux (co-fondateur·ice·s), rejoint·e·s par une multitude de personnes se joignant aux diverses expérimentations au gré des mobilisations, thèmes, compétences requises, etc, depuis 2004… au plus longtemps possible !

Le Laboratoire d’imagination insurrectionnelle a vu le jour dans un squat londonien, et depuis a organisé plus une cinquantaine d’expérimentations (terme qu’illes préfèrent à celui de « projet » et surtout à « œuvre », car illes font des propositions sans savoir ce qui émergera), dans une multitude de contextes européens très divers (mouvements sociaux, squats, camps climat, écoles d’art et/ou de théâtre, institutions culturelles, universités, etc). Au cours des années, le Labo a, entre autres, ourdi la désobéissance de masse à vélo pendant le sommet des Nations unies sur le climat à Copenhague (COP15), parcouru le Royaume-Uni pour recruter une armée de clowns rebelles, construit un phare illégal à la place d’une tour de contrôle d’aéroport, lancé une régate de radeaux rebelles pour bloquer une centrale à charbon et refusé d’être censuré par le musée Tate Modern de Londres.

Le Labo tente de multiplier des lisières de toutes sortes. Les possibles émergent dans les espaces d’entre deux, les trans espaces, les mondes non binaires, les haies et lisières enchevêtrées. Certains jours, vous nous trouverez à travailler dans une institution culturelle traditionnelle telle que le Berliner Festspiele, d’autres jours à nous organiser avec des mouvements sociaux radicaux tels que le Camp pour l’Action Climatique. Nous pouvons enseigner au Royal Institute for Theatre, Cinema and Sound à Bruxelles ou former des personnes à la désobéissance avec 350.org pour bloquer un sommet de l’ONU, écrire des livres et des articles pour la presse ou concevoir des rituels de Beltane avec une communauté révolutionnaire.

Il se tient sur la brèche entre l’art et l’activisme à travers des formations et l’organisation d’actions directes, naviguant « entre performance et pédagogie, protestation et poésie ». Pour le Labo, « le rôle de l’art dans le Capitalocène ne peut plus être de montrer le monde aux gens, mais de le transformer ensemble ».

Témoignage

Pourriez-vous nous donner un exemple de la façon dont un art peut transformer une lutte ?

Notre pratique consiste à rassembler artistes et activistes pour créer des synergies entre la créativité, l’imagination, la capacité des artistes à penser tangentiellement et l’audacité et l’engagement des activistes. Même si c’est évidemment une généralisation (et peut être un peu une caricature), bien souvent les artistes ont une vraie capacité à imaginer des manières inédites d’appréhender des problèmes, mais trop souvent illes sont très égo-centré·e·s (l’idée très moderne de l’individu de génie derrière chaque artiste n’aide en rien) et manquent de courage pour s’attaquer à la racine du problème… En parallèle, souvent les activistes ont plus de courage, mais illes ont tendance à toujours répéter les mêmes formes (la manif, le flyer, le blocage,…) Lorsque l’on ouvre des espaces où ces deux groupes peuvent se rencontrer, échanger, collaborer, cela donne souvent des approches originales ET efficaces. En plus, cela aide à dissoudre ces identités (artiste/activiste) dont nous pensons qu’au final elles sont assez inutiles voire délétères car elles sont basées sur une sorte de « division du travail et des compétences » aberrante : les artistes n’ont pas le monopole de la créativité ni les activistes celui de la révolution ! En créant ces synergies, on peut réinventer les codes, prendre les cibles et les autorités par surprise, proposer des formes inédites et préfiguratives (où ce que l’on voudrait voir advenir se trouve dans le geste même de résistance à ce que l’on veut voir disparaitre).  C’est donc pour nous beaucoup plus une question d’attitude et de méthodo que d’utilisation de formes artistiques traditionnelles dans le cadre politique.

Ce que l’on peut retenir pour les chantiers-pluriversité

D’après vos expériences de « chantiers » de créations, d’actions ou de formations, comment parvient-on à passer d’une multitude d’imaginaires isolés à une imagination collective au sein d’un groupe?

Nous commençons la quasi totalité de nos ateliers par un partage d’outils pour prendre les décisions collectivement, par consensus, qui est pour nous une méthode consistant à réellement faire en sorte qu’une intelligence collective puisse émerger, que les contributions de tou·te·s soient entendues et que chacun·e apprenne à identifier ce qui est le plus approprié pour le groupe et la situation. C’est en fait un processus assez joyeux lorsqu’il est sincèrement appliqué. 

Nous proposons aussi beaucoup de moments pour que les participant·e·s à nos ateliers puissent partager des inspirations et des exemples d’actions à la fois imaginatives, poétiques et politiquement efficaces pour que le groupe puisse élaborer un univers commun.  Il s’agit donc d’élaborer une culture de groupe où l’on tente réapprendre à faire ensemble, avec générosité et concentration et de ne pas se laisser piéger par les velléités individualistes. 

Pratiquer une forme d’art nécessite parfois un temps très long, tandis que l’activisme se doit la plupart du temps d’oeuvrer à toute vitesse. Comment parvenez-vous à concilier cette différence de rythmes ?

Trouver cet équilibre est l’un plus grands défis ! Pratiquer un réel art de l’attention, se donner le temps de s’écouter, se comprendre, appréhender finement le contexte dans lequel on se trouve, pour pouvoir faire des propositions qui soient à la fois pertinentes et créatives… tout en répondant à l’urgence est probablement l’exercice le plus difficile pour toutes les personnes qui veulent faire face aux crises qui nous assaillent.  Nous essayons donc de mêler attention et réaction, méticulosité et rapidité, réflexivité et efficacité.

En savoir plus

Le site du Labo (avec plein d’histoires) : https://labo.zone/?lang=en

L’Université de la Terre (CIDECI-UniTierra)

Qui ? Quoi ? Quand ? Où ?

Le Centre Indigène de Formation Intégrale (Centro Indígena de Capacitación Integral) ‘Fray Bartolomé de las Casas’ et l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale), à partir des années 1980, jusqu’à présent, à San Cristóbal de las Casas, Chiapas, Mexico. Le CIDECI commença comme une série de centres de formation communautaire situés dans quelques localités rurales éloignées du Chiapas. Puis, ces centres furent ultérieurement rassemblées dans la périphérie de San Cristobal de las Casas et, en 2005, le projet s’installa définitivement dans son emplacement actuel : une parcelle d’environ 20 hectares dans un quartier semi-rural de la ville où des bâtiments bas en terre, des potagers et des sentiers de pierres furent érigés par leurs usagers au fil des années. Au moins depuis 1994, avec le soulèvement zapatiste et le chemin de l’autonomie et la résistance ouverte par le mouvement, le CIDECI se présente comme un projet pour accompagner la construction de l’autodétermination et de la démocratie radicale. Aujourd’hui, il est aussi connu comme l’Université de la Terre (CIDECI-UniTierra) : à savoir, un point de convergence entre des ateliers de métiers pour renforcer la subsistance des communautés autochtones et des lectures, des rencontres, des analyses et des discussions interculturelles sur l’histoire et le présent du Chiapas, les mouvements sociaux ailleurs et l’ouvre critique de penseuses et penseurs comme Vandana Shiva, Immanuel Wallerstein et Ivan Illich. En 2019, l’affinité, le soutien réciproque et le rapprochement progressif à l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) transformèrent le CIDECI-UniTierra en l’un des caracoles zapatistes, c’est à dire l’un des sièges des Conseils de Bon Gouvernement, les organes de gouvernement autonome de l’EZLN. 

Le CIDECI-UniTierra est placé aux marges de San Cristóbal de las Casas, au pied des montagnes. Les bâtiments sont bien soignés et entretenus, très humbles et colorés, avec beaucoup de peintures murales. Il y a des fleurs et de la verdure partout et des sentiers en petites pierres blanches qui se dressaient en plusieurs directions. Une cantine, une petite maison-bureau dédiée à l’administration-coordination du lieu, plusieurs baraques de diverses tailles pour héberger les ateliers de formation, quelques dortoirs, une chapelle, des poulaillers, des terrasses agricoles, un étang, une bibliothèque-salle de séminaires, des dépôts d’archives et un grand auditorium donnent forme à un centre de formation qu’avec ses puits d’eau, ses panneaux solaires et son système de traitement d’effluents opère en autonomie, sans dépendre des infrastructures et les services publics de l’État.  

Apprentissage pour la subsistance

Le cœur du CIDECI-UniTierra se trouve dans plus de 20 ateliers de formation qui sont situés dans les divers bâtiments du centre. Ce sont des ateliers de métiers qu’on pourrait regrouper en cinq catégories principales : 

– la ferme intégrée : l’agriculture, l’élevage à petite échelle, la sylviculture, la pisciculture, la floriculture et la production de champignons

– les ateliers techniques : la charpenterie, le forgeage, l’électricité, l’électronique-radio, la mécanique automobile, la maçonnerie, la fabrication de chasseurs et d’instruments musicaux 

– les ateliers artisanaux :  la poterie, le tissage de fils et de tissus, la coupe et la couture, la sérigraphie, le graphisme et la peinture

– le module d’alimentation et de santé : la cuisine, la boulangerie, le traitement du maïs et l’élaboration de tortillas, mais aussi l’herboristerie, l’odontologie et l’infirmerie

– le secteur d’hébergement et de services :  l’apprentissage de l’informatique, la musique, la mécanographie et l’atelier d’alphabétisation. 

Les échanges interculturels et la réflexion critique

Tous et toutes les cursantes « internes » (c’est-à-dire qui habitent sur place) suivent un séminaire hebdomadaire de discussion et d’analyse collective sur la situation passée et présente du Chiapas, et sur les luttes et les mouvements du Mexique et le reste du monde. Le débat intégral sur l’actualité est mené en espagnol (la langue commune qui permet les échanges interculturels), mais avec des traductions et des comptes rendus en tzeltaltsotsil ou d’autres langues de la région. D’un côté, l’idée n’est pas d’apporter des « solutions » à des « problèmes », mais simplement d’apprendre ensemble des expériences diverses de résistance ; de l’autre, il s’agit d’un renforcement collectif du sens de communauté : ce sont ces discussions, avec la mise en perspective du pari politique du CIDECI-UniTierra orienté vers l’autonomie communautaire (mais sans tomber dans des mécanismes d’endoctrinement idéologique), qui permettent aux participants de mettre en valeur le travail coopératif et du tissage du commun. Parallèlement, il y a aussi des cercles de lecture ouverts à ceux et celles intéressés autour de l’œuvre intellectuelle de certains auteurs critiques comme Ivan Illich ou Immanuel Wallerstein. Et occasionnellement il y a aussi des cycles de conférences avec des invité.e.s et des grandes rencontres ou des festivals publics souvent organisés par l’EZLN. 

L’entre-subsistance, les alliances de solidarité et l’art d’habiter

Le CIDECI-UniTierra est partiellement financé par des appuis solidaires nationaux et internationaux (surtout en ce qui concerne l’attribution de ressources pour les microprojets des cursantes qui se sont formés sur place). La maintenance de l’espace est garantie par les mêmes participants : elles et ils s’organisent une fois par semaine pour entretenir collectivement le lieu et les produits issus de leurs pratiques dans les divers ateliers sont fréquemment réutilisés en interne – les légumes cultivés et le pain cuit sont mobilisés pour la cantine, les meubles de l’atelier de charpenterie placés dans la bibliothèque, et les tissus des pratiques de coupe et coudre transformées en des rideaux pour la salle de séminaires, par exemple. La variété des formations devient donc une contribution fondamentale à la construction de leur autonomie. Par ailleurs, même si les cursantes ne dépensent rien pour se former et vivre sur place (le CIDECI-UniTierra est radicalement non-payant) parfois certain.e.s amènent de manière volontaire des contributions de leurs villages, habituellement des fruits ou des récoltes saisonnières comme le maïs ou les haricots. Ces apports sont ultérieurement mis à disposition pour l’usage collectif à travers de la cuisine qui fonctionne à son tour avec des responsabilités partagées et rotatives. 

Ce qu’on peut retenir pour les chantiers-pluriversité

Communauté ouverte d’apprentissage anticolonial : L’accès est ouvert à tous ceux et toutes celles qui veulent apprendre, sans différenciation d’âge ou de génère, sans aucun examen d’admission et aucune exigence préalable de diplôme ou de justificatif du niveau d’études, mais la priorité est donnée aux personnes provenant des communautés autochtones de la région. Le nombre des participants est très variable : de 60 habitants dans les époques de fêtes ou des saisons agricoles, jusqu’a 250, 400, même 900 par année dans certains cas. Pour s’inscrire, il suffit de présenter un certificat de naissance ou un autre type de pièce d’identité et une lettre d’appui/recommandation issue de l’assemblé communautaire. Ces critères ne sont pas pour autant des critères formels et rigides : la participation de chacun, chacune est traitée cas par cas, face à face, avec l’accompagnement proche de la coordination. Comme il y a une proximité explicite avec le mouvement zapatiste, beaucoup des personnes qui arrivent au CIDECI-UniTierra viennent des communautés zapatistes, mais il y’en a aussi d’autres communautés non zapatistes ou même des quartiers périphériques de San Cristobal. Certain.e.s habitent sur place et d’autres passent seulement la journée pour suivre les ateliers. Il n’y a pas de durée établie, elles ou ils peuvent rester un mois, six mois, un an, quatre ans, partir et revenir autant de fois et quand elles ou ils veulent. Les personnes arrivent pour se former dans un ou plusieurs domaines spécifiques et partent quand elles en ont besoin ou quand elles estiment pertinent.

Non-hiérarchique : au CIDECI-UniTierra il ne s’agit pas d’enseignants qui transmettent des contenus a des élèves : les capacitadores (formateurs, facilitateurs) partagent leur expérience dans tel ou tel domaine d’une façon à la fois libre et personnalisée et les cursantes (apprentis, stagiaires) apprennent à partir d’un système d’entraide (celles ou ceux qui ont déjà acquis un peu plus d’expertise aident leurs compagnons à avancer). Dans plusieurs cas, les capacitadores sont en fait des anciens cursantes qui sont restés au CIDECI-UniTierra pour partager leurs savoir-faire. C’est non-hiérarchique aussi dans le sens qu’il n’y a pas une corrélation âge-niveau : le même atelier peut être suivi simultanément par des enfants de 12 ans et des personnes âgées.  

Aprofessionel : il ne s’agit pas non plus de la professionnalisation certifiée pour entrer dans le marché du travail, mais plutôt de l’apprentissage continu des métiers qui permettent aux gens de lancer leurs propres projets et garantir leur subsistance : en lieu de diplômes ou de certificats de scolarité, le centre ouvre un espace de formation où chacun.e peut décider quand elle ou il a acquis ce qu’elle ou il venait chercher ; et quand les gens rentrent dans leurs communautés d’origine, le CIDECI-UniTierra essaie de fournir les outils, les matériaux et les ressources minimales pour qu’elles ou ils puissent commencer leur microentreprise et partager à d’autres personnes leur expérience. 

Adisciplinaire : il n’y a pas de spécialisation exclusive par des parcours prédéfinis et il n’y a pas de mécanismes de contrôle pour évaluer les « connaissances » apprises. Les gens suivent les ateliers qui les convenaient le mieux (en général un ou deux, parfois trois, mais pour des contraintes de temps non pas plus) et peuvent changer à volonté. Si quelqu’un ou quelqu’une veut apprendre quelque chose qui n’est pas encore compris dans l’offre du centre, la coordination du CIDECI-UniTierra cherche les personnes propices et les moyens pour ouvrir le nouvel atelier. Adisciplinaire également parce qu’il n’y a pas d’examens pour évaluer les connaissances des cursantes ou d’autres mécanismes de pointage compétitif ou de supervision pour distinguer ceux-qui-savent de ceux-qui-ne-savent-pas. D’ordinaire il y a trois niveaux d’expertise par atelier, mais le passage d’un niveau au suivant est fait plutôt à partir d’exercices pratiques et des travaux de qualité, lorsque la ou le cursante sent que c’est le moment d’avancer. 

Asalarial : même si les capacitadores reçoivent une contribution monétaire pour leur travail, l’échange n’est pas conçu comme une relation de dépendance employé-employeur basée sur un contrat de recrutement potentiellement remplaçable, mais plutôt comme un lien de solidarité réciproque avec des participants engagés dans le projet pédagogique et politique. 

En savoir plus

Site web des séminaires de l’Université de la Terre : https://seminarioscideci.org/

Site YouTube des séminaires : https://www.youtube.com/channel/UCe-fnodJyn0CTfv2wfItJaQ

Entretien avec le coordinateur du centre (2005 ; anglais/espagnol) : https://inmotionmagazine.com/global/rsb_int_eng.html

Charte de l’organisation (2010 ; espagnol) : https://inmotionmagazine.com/global/global_pdfs/SIIDAE_5.pdf

Témoignages/récits extérieurs :

https://www.linternationaledessavoirspourtous.org/2019/02/a-propos-de-luniversite-de-la-terre-et.html

https://enlivenedlearning.com/2013/01/16/visiting-another-unitierra-in-san-cristobal-chiapas/

https://silviadistopia.wordpress.com/2015/03/05/autonomia-y-aprendizaje-en-cideci-unitierra/

– Déclaration de l’EZLN sur la création du caracol Jacinto Canek : https://enlacezapatista.ezln.org.mx/2019/08/28/communique-du-ccri-cg-de-lezln-et-nous-avons-brise-lencerclement/

Premier Congrès Indigène du Chiapas : 

http://coreco.org.mx/wordpress/coreco-comision-de-apoyo-a-la-unidad-y-reconciliacion-comunitaria/congreso-indigena/

https://medioslibreschiapas.espora.org/?p=7792