Reprises de savoirs

 — Le Convoi de l’eau

Le Convoi de l’eau

2023
Propos recueillis auprès d’un.e participant.e qui a aidé à l’organisation

On est quelques mois après la manif-action de Sainte-Soline du 25 mars 2023. Après ce qu’il s’est passé, tout le monde est traumatisé, que ce soit les orgas comme les participants et participantes. L’idée c’était de dire, on ne peut pas rester là-dessus, il faut qu’on se réinvente, il faut qu’on invente quelque chose, mais que la lutte continue d’une manière ou d’une autre. Donc à partir de là, on a réfléchi, on s’est dit qu’il faut deux éléments.

Le premier, c’était de se mettre en mouvement, de pas rester sur ce lieu-là, de ne pas rester bloqué dans une sorte de confrontation, dans un face à face avec l’État notamment, et avec les forces de l’ordre. Et de montrer que la lutte contre les méga-bassines n’est pas que là où certains chantiers démarrent en ce moment, mais qu’elle interroge déjà tout le cycle de l’eau, donc du bassin de la Loire, et qu’elle interroge plein d’autres territoires où il y a des projets similaires qui peuvent être soit écocidaires, soit qui mettent en danger la ressource en eau. Et pour répondre à ça, on voulait que ce soit quelque chose de joyeux, comme une espèce de voyage commun qu’on ferait tous ensemble en période estivale. Qui sort d’une confrontation et qui montre aussi qu’il y a des territoires sur lesquels des réponses se font par rapport à la thématique de la préservation de la ressource en eau. L’idée, c’était de les mettre en valeur et de tisser des liens avec des groupes sur d’autres territoires, qui étaient déjà préexistants ou qui allaient se créer dans le cadre de ce convoi de l’eau. Parce que des groupes se sont créés localement dans ce contexte. Il y avait aussi une démarche de mettre en avant les responsables, ici par exemple l’Agence de l’eau Loire Bretagne qui est basée à Orléans. Donc en allant directement porter nos recommandations vers cette institution qui est responsable en partie du financement et de la planification des méga-bassines, c’était aussi une espèce de symbole de le faire collectivement. En se mettant en mouvement et en prenant de la force de jour en jour pour arriver devant l’Agence de l’eau, une puissance s’est mise en place au fur à mesure.

Je dis tout ça avec le recul de tout ce qui s’est passé. À la base, on partait vraiment dans l’inconnu parce que ce sont quand même des choses sur lesquelles on avait peu de références. Moi, j’étais par exemple sur tout ce qui était élément de coordination et logistique du cortège. Ce qu’on appelait le cortège, c’est tout ce qui se met en mouvement justement, entre le matin quand on a fini le petit-déj, jusqu’au bivouac le soir quand on arrive, donc tout ce qui se passe sur la route en gros, entre un point A et un point B chaque jour.
Et avec les gens qui organisaient ça aussi, on avait notamment le Larzac en référence mais qui était encore totalement différent. Donc en fait, on se disait : là on n’a pas trop de points de repères sur lesquels s’appuyer. Alors allons-y ! On part totalement à l’aventure, dans l’inconnu, mais allons-y !

On avait cette intuition qu’entre le départ qui se faisait à côté de Sainte-Soline et l’arrivée à Orléans, puis Paris, on allait prendre de la puissance : dans l’organisation, dans les comportements collectifs, dans la force collective, dans les revendications, dans les inspirations qu’on allait voir sur le parcours, dans les discussions avec les gens qui composent le cortège et tout ça. Et cette intuition, elle s’est révélée réelle parce qu’il y a vraiment eu quelque chose qui s’est passé et qui dure encore jusqu’à aujourd’hui.

La preuve avec ce qui va se passer cet été sur la prochaine mobilisation à la mi-juillet. C’est comme une suite de ce convoi de l’eau en fait. Il y a une espèce d’héritage qui va se transmettre, ou en tout cas une continuité dans le mouvement qui va se faire. Parce qu’on va aller vers un hybride manif-action un peu classique, qui se fait depuis quatre ou cinq ans, mais couplé avec de nouveaux convois qui vont se mettre en place depuis plusieurs endroits de la France, voire de certains points européens.
Il y a d’autres convois qui vont partir depuis d’autres bassins versants. L’idée c’est qu’il y ait un truc qui se passe, qui soit hyper organique avec des cours autonomes qui n’arrivent pas très loin de la mobilisation et qui arrivent en même temps. Comme s’ils étaient des affluents d’un fleuve en fait, qui allaient dans l’imaginaire, dans le récit, composer le fleuve, et déboucher sur la manif-action.

On avait peur la veille. En gros pour refaire le point, on était une équipe qui s’était occupée de monter un peu toute l’ infrastructure organisationnelle et matérielle quelques mois en amont. On se voyait régulièrement, puis ensuite en visio puisqu’ on était un peu aux quatre coins de la France.
Les visios se sont intensifiées, on a vraiment préparé quel était le seuil maximum de personnes qu’on pouvait accueillir, comment on s’organisait par rapport à ça. Le lien avec les cantines et le nombre de repas que les cantines étaient capables d’assurer par jour. Tout ce qui est sécurité routière et tout. On a monté une infrastructure qui nous paraît assez cohérente pour la fluidité pendant l’événement.
On s’est retrouvé à toute une équipe, une semaine avant, sur place, au niveau du point de départ où on a monté un camp. On a fini de tout préparer, faire le lien afin que tous les véhicules soient présents, tout le matériel… Et en se disant : de toute façon, il y aura forcément des couacs comme avant n’importe quel événement. Surtout là : c’est le premier événement de cette ampleur qu’on fait.
Mais on savait aussi qu’on pouvait s’appuyer sur des comités locaux qui s’étaient montés à chaque étape sur chaque bivouac. Et du coup, ça a été bon.

Il y a eu quelques couacs sur les deux premières étapes, mais des petits trucs en fait. Et ça a été incroyablement fluide. Parce que les gens qui nous ont rejoint la veille ou au moment du départ et pour l’ensemble de la semaine, ce sont des gens qui avaient envie.
Enfin, cette espèce de mise en mouvement, j’ai l’impression, a donné envie aux gens de participer à ce mouvement et d’être actifs, pas forcément en tant que bénévoles, mais en cherchant à faciliter les tâches de tout le monde. Et en fait, il y a une espèce de fluidité dans l’orga qui a été assez remarquable. Il y a eu une mise en mouvement collective et qui s’est vue aussi au niveau de chacun·e, où tout le monde gagnait un peu en responsabilité individuelle pour que ça marche bien. Sur la tenue des heures de départ, sur le fait que les gens puissent bien dormir le soir au bivouac. Pas faire trop la teuf le soir à partir d’une certaine heure. Sur le fait de bien respecter les règles qu’on avait mis en place sur la route. Quand quelqu’un perçait, il fallait qu’il attende les réparateurs et pas qu’il prenne un vélo dans telle bétaillère…

Enfin bref, il y a eu un truc qui s’est mis en place et qui a fait que ça s’est bien passé, et qui nous a permis de monter en puissance de jour en jour sur ce qui se passait dans le convoi.
Ce convoi a produit une espèce de sentiment de puissance dans les équipes organisatrices, dans ce qu’on avait la capacité de faire, où on pouvait poser des bases pour qu’un grand nombre puisse nous rejoindre.

Parce qu’il y avait ça aussi, dans l’enjeu de se mettre en mouvement. Après Sainte-Soline, il y a eu un retour critique de ce qui s’était passé. Et dans ce retour critique, il y avait notamment, d’un point de vue organisationnel, la capacité de monter en termes d’échelle d’organisation, d’événement et en intensité d’événement. Comment on pouvait faire un saut d’échelles, c’est-à-dire de passer habituellement de 5000-10000 personnes à 30000 à Sainte-Soline, puis à 1000-1500 personnes sur toute une mise en mouvement de plusieurs centaines de kilomètres.
Donc le convoi de l’eau était un peu un test post-Sainte-Soline. Un test qui a été réussi, ce qui nous a permis de prendre confiance dans la capacité d’organiser des gros événements. Et c’est pour ça que le prochain événement, on attend des jauges beaucoup plus fortes que Sainte-Soline 2023. Et aussi une espèce de montée en puissance de la lutte, du point de vue de la capacité organisationnelle, de puissance de communication.

En lien avec la capacité organisationnelle, plusieurs comités locaux un peu partout et liés à la lutte contre les mégas bassines ont émergé. Des comités locaux qui à la base s’étaient montés pour les bivouacs chaque soir, le long du bassin versant de la Loire.
Aujourd’hui, pour l’organisation de l’événement de cet été, on s’appuie vraiment sur ces comités locaux, c’est-à-dire que c’est complètement intégré dans l’organisation. On a une organisation totalement différente par rapport à ça, qui est beaucoup plus régionale, voire nationale parce qu’il y a aussi eu des mises en lien avec des « comités » Bassines Non Merci qui étaient un peu présents partout, là où il y a des projets de méga-bassines notamment. Et donc ça, c’est plutôt d’un point de vue structuration organisationnelle et amplification de l’organisation et de la capacité de mobilisation pour la lutte.

Il y a aussi le récit. Ça joue énormément parce que le récit qui va se passer cet été est très lié avec le convoi de l’eau. C’est-à-dire qu’il y a une grosse demande des participant.es du convoi de l’eau de l’an dernier de refaire des sortes de convois. C’est ce qui va se passer cet été. Il n’y aura pas juste un village statique avec une manif-action le samedi. Il y aura des convois qui viendront un peu de partout.
Ça joue vraiment beaucoup dans le récit, dans l’imaginaire, c’est-à-dire qu’on sent vraiment un empuissantement de la lutte, on se sent plus puissant.

Jusqu’ à maintenant, ces convois-là, ça n’existait pas. Aujourd ’ hui ça devient quelque chose qui marque l’imaginaire et le récit de la lutte dans ce qui arrive. Donc il y a une vraie continuité entre ce qui s’est passé. Et c’est notamment pour ça qu’on a hésité à proposer une nouvelle manif-action, là en début d’année face à l’accélération des chantiers. On a plutôt opté pour quelque chose qui sera pour l’anniversaire de Sainte-Soline, fin mars 2024.
Pour faire ce saut d’échelle, il fallait aussi faire un saut temporel. Donc refaire une grosse mobilisation un an après le convoi de l’eau et pas six mois avant parce qu’on serait épuisé, parce qu’on n’aurait pas eu la capacité de proposer quelque chose d’hyper solide. Et donc ça nous a aussi appris la patience et la capacité de frapper beaucoup plus fort, avec des événements qui seront peut-être moins fréquents, mais qui seront beaucoup plus conséquents. C’est une stratégie qui aurait pu être totalement différente, mais c’est la stratégie qu’on a suivie et qui, je pense est très corrélée avec tout ce qu’ il s’est passé pendant le Convoi de l’Eau.
Il y a cette mise en mouvement et le fait de passer du temps ensemble, parce qu’on a passé une semaine, dix jours ensemble sur la route. Mais pour préparer une semaine, dix jours, on était déjà une semaine avant sur un camp de base dans les Deux-Sèvres. Donc ça a débloqué des choses au niveau de la coordination de la lutte et notamment entre les Soulèvements de la Terre, Bassines Non Merci et la Confédération Paysanne. Et passer tous ces temps-là, cette espèce de voyage ensemble, ça a permis de démêler plein de choses d’un point de vue interpersonnel mais aussi d’inter-organisations. Ce qui fait qu’aujourd’hui, on est vraiment beaucoup plus solide sur nos appuis quand on va porter des revendications, quand on va proposer de poser des axes sur nos mobilisations.

Ça a vraiment joué sur plein d’échelles, cette mise en mouvement. Et d’un point de vue individuel, je parle de mon point de vue à moi, mais c’est aussi le point de vue de plein de gens que j’ai connus, ces grosses mobilisations ont eu un gros impact performatif et transformatif sur les gens. Parce qu’en fait, tu passes énormément de temps sur le vélo ou dans les tracteurs avec des agriculteurs… Et tu échanges, tu peux vraiment créer une intensité de relation sociale et humaine qui te fait vraiment cogiter. Ce sont des vraies expériences humaines qui transforment en partie, qui font prendre beaucoup plus de conscience politique ou qui te font aller vers des chemins, des questionnements sur tes modes de vie un peu différents. Donc ça a aussi un impact au-delà de la lutte et de tout ce qui se passe sur les méga-bassines ou sur l’eau. Aussi sur les parcours individuels des gens qui participent…
Par exemple, moi en tant qu’orga, je n’étais pas toujours sur le vélo, parfois j’étais dans les vans ou dans les tracteurs. Et juste pour l’exemple concret, je me suis lié d’amitié avec un des agriculteurs, l’un des paysans qui était dans les tracteurs. Je ne le connaissais pas du tout. Ce sont plutôt des paysans qui étaient sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes dans la lutte, et qui sont presque des dissidents de la conf, qui sont un peu des ramifications du Syndicat des Paysans Travailleurs des années 70. Du coup je me suis passionné de discuter avec ce mec parce qu’il avait une énorme expérience de la lutte. Parce qu’il était beaucoup plus vieux que moi et qu’il était dans une sorte de radicalité politique depuis longtemps, autant dans sa pratique individuelle de paysan que dans ses appartenances politiques à certains groupes. Je sais que ça m’a vraiment fait passer un gap dans ma conscience politique d’échanger et de passer beaucoup de temps en tracteur, beaucoup d’heures avec lui.
Il y a plein d’histoires comme ça qui à mon avis se sont passées pendant le Convoi de l’Eau. Des gens qui se sont rencontrés, qui ont discuté. Il y a d’ailleurs plein d’initiatives qui se sont créées, qui sont pas du tout liées aux méga-bassines mais qui se retrouvent dans les luttes. Aujourd’hui, au niveau national, ça a vraiment eu des ramifications fortes.

Je ne pense pas que ce serait arrivé si on s’était pas retrouvé pour se déplacer ensemble vers un point précis. Tu passes énormément de temps avec des gens et le fait d’être en mouvement dans une sorte de voyage, ça fait sortir un peu tout le monde de sa zone de confort social, émotionnel etc. Et en fait, ça a un peu mis tout le monde dans une espèce d’unité, de corps social qui certes est éphémère, mais qui crée vraiment quelque chose. Et après, il y a plein de gens, je les revois. On s’est rencontrés sur le convoi de l’eau, et c’est un peu ce qui identifie notre relation. Je recroise des gens sur des mobilisations sur l’A69 ou quand je repasse à Notre-Dame-des-Landes ou ailleurs. Il y a plein de gens, c’est « Ah mais ta tête me dit un truc ». Et tout ça a créé une espèce d’affinité naturelle. Et de fait, tu n’as pas le temps de le faire si tu fais juste un jour ou une demi-journée sur une mobilisation ou que tu restes avec ton groupe affinitaire et que tu n’en sors pas. Et parce que l’organisation de l’événement est faite pour s’organiser par groupes affinitaires, là ça casse justement ces rapports, ça vient créer d’autres relations interpersonnelles qui nous sortent de nos propres milieux, et qui élargissent nos bases affinitaires, je pense.

Ça donne une temporalité d’action totalement différente. Et je pense au fait qu’on ait décidé de ne pas faire de grosses mobilisations à l’automne 2023 ou à l ’ hiver-printemps 2024, et qu’on prenne le temps d’attendre un an pour reproposer une grosse mobilisation. Parce que depuis le Convoi de l’Eau, il n’y a pas eu de gros trucs. Il y a eu des mobilisations, mais à plus petite échelle. Mais on s’est dit : on va attendre un an pour, à l’été 2024, reproposer un gros truc. C’est peut-être le Convoi de l’Eau et sa temporalité plus lente qui ont joué. Ça a permis de changer la temporalité de la lutte, les priorités etc. Il y a eu aussi d’autres facteurs qui ont joué bien évidemment, mais je pense que ce convoi a beaucoup marqué, que ce soit l’identité ou le récit de la lutte.

Ces dernières années, on était plutôt sur des manif-actions qui commençaient à avoir lieu quasiment tous les trimestres. Et ça n’avait plus beaucoup de sens parce qu’on était bloqués. En fait, ça a permis, en mode aïkido, de faire un pas de côté total. Et ce pas de côté du Convoi de l’Eau : « boum ! », il a fait rentrer la lutte dans autre chose. Pour moi, c’est totalement autre chose. On est plus sur ces calendriers manif-action où on sait que ça va péter avec les Forces de l’Ordre. On sait que ça va être de la confrontation avec le truc iconique qui a eu lieu à Sainte-Soline où là, c’était carrément un fortin devant une bassine, avec un bloc qui était en face. Et on sait ce que ça a donné.

Il y a un objet politique et artistique, une sorte de carte sensible qui à la base était un peu inspirée par ce qu’ À la Criée avait fait sur la ZAD avec la carte subjective, mentale. Bon, le résultat a pas du tout été le même, mais peu importe, le point de départ, c’est de dire : on va bosser avec des artistes du Club de Bridge, qui sont basés entre Poitiers et Berlin. Donc, sur une grande bâche de huit à dix mètres de long, on a posé la carte un peu mentale du trajet, pas basée sur les villes mais sur la Loire. En fait la colonne vertébrale, c’était la Loire et ses affluents. On rajoutait des points sur les différents bivouacs qu’on faisait. Et tous les soirs, il y avait un endroit sur le village, enfin sur le bivouac où on était, où le Club de Bridge animait des ateliers pour que les gens viennent implémenter la carte.
À la base il y avait juste la Loire, le réseau hydrographique du territoire. C’était assez libre, les gens mettaient soit des bulles de verbatim, de discussion un peu fortes que les gens avaient eu dans la journée, soit des dessins de cibles sur lesquels on pouvait poser des actes, soit des dessins d’initiatives, ce que les gens avaient vu pendant le trajet et qu’ils voulaient mettre en avant.

Le but était que cette carte sensible arrive à Paris et que les prises de parole se fassent devant. Que ça devienne une espèce d’objet un peu iconique du Convoi de l’Eau. Et il y a un groupe qui s’est mis en place pendant le convoi, que nous on appelle le groupe Trace, où le but c’est de travailler à partir de cet élément visuel et politique, sur comment le mettre en valeur. Et comment maintenant qu’on l’a, retravailler autour de ça et continuer le travail pendant le Village de l’Eau qui aura lieu en juillet. Je sais que nous, quand on a fait le weekend de debrief, là où on était, il y avait cette œuvre qui était en fond de salle et on a passé beaucoup de temps à la réanalyser, à la relire en fin de journée. Et je sais qu’il y a plein de gens, ça leur a vraiment fait gagner en connaissance du territoire, sur les affluents de la Loire, sur la Loire. Et moi le premier, je connaissais très peu, en fait, toute cette partie-là de la France. Et ça me fait vraiment voir cette zone de la France totalement différente, de par cet objet-là et de par le fait qu’ en vélo, en tracteur, on l’a parcourue. Du coup, ça fait complètement changer le regard sur le territoire. C’est-à-dire que maintenant, par exemple les bords de Loire, j’en ai une vision éprouvée, sensible.

Il y a aussi le côté : qu’est-ce que l’agriculture industrielle ? De quoi les méga-bassines sont au service ? Qu’est-ce qu’ un méga-méthaniseur ? Qu’est-ce qu’ une ferme de mille hectares de blé ? Tout ça, vu que tu les a traversés, tu le vois totalement différemment. Enfin tu le traverses en plein été, t’as trop chaud, y a pas un arbre, y a plus de haies, y a plus rien, y a que du maïs ou du blé avec des gros arroseurs, avec des énormes méthaniseurs, avec des mecs de la FNSEA ou des sortes de boîtes de sécurité privées qui viennent te mettre la pression avec des pickups pour que tu ailles pas prendre des photos devant… Ça marque les esprits quoi.
Et quand tu passes devant des fermes-usines, tu comprends beaucoup mieux pourquoi les gens luttent contre les méga-méthaniseurs, contre les fermes-usines en Bretagne ou ailleurs. Vu que tu as éprouvé tous ces territoires de manière très concrète pendant que tu passais en vélo, en tracteur, donc très lentement, et que tu en discutes avec les gens avec qui t’étais. C’est plus seulement de l’abstraction politique. Tu captes très bien le système, comment il marche, un rapport sensible et matériel. Tu sais de quoi tu parles.

LES ATELIERS DUDÉMANTÈLEMENT

2022
Propos recueillis auprès d’A.

e ne fais pas partie du collectif Hydromondes, je ne suis donc pas la mieux placée pour en parler. Mais je les ai côtoyées à diverses occasions et je peux témoigner d’une semaine d’atelier que j’ai passé à leurs côtés à Lyon : « Les ateliers du démantèlement ».

Hydromondes est un collectif militant qui rassemble des gens d’horizons assez divers. Il y a des personnes qui viennent de l’ethnographie, de l’architecture, du paysagisme, de la philosophie, de l’urbanisme, j’en oublie sûrement… C’est un collectif qui essaie de redessiner ce que pourrait être nos territoires dans une perspective « bio-regionaliste », c’est à dire si on structurait nos activités en fonction des caractéristiques géographiques et biologiques des territoires. C’est un travail d’imaginaire qui débute généralement par des enquêtes populaires. Le collectif se rend quelque part, arpentent les lieux, rencontrent des habitant·es et acteurs d’un territoire. Iels se concentrant souvent sur des « bassins-versants » : la région que dessine un fleuve et tous ses affluents et qui leur paraît une échelle pertinente pour se confronter aux enjeux d’un territoire. Dans leurs marches et arpentages, iels enquêtent pour mieux comprendre l’histoire passé et présente de ces lieux, tant sur un plan écologique que sur un plan social, et souvent en ayant comme prisme d’entrée la question de l’eau. Par exemple, en cherchant à comprendre comment les cours d’eau ont évolué dans le temps ; comment sont répartis les usages de l’eau sur un territoire ; quelles sont les infrastructures existantes ; quelles sont, ou ont étés, les coutumes locales… À partir de tout ce qu’iels récoltent, iels essaient de dessiner des perspectives futures et de faire émerger de nouveaux imaginaires.

Hydromondes a réalisé plusieurs arpentages/enquêtes, notamment à Bou par exemple, ou à Uzès (de ce que je connais du moins) et plusieurs le long du Rhône. Plusieurs personnes du collectif travaillent en ce moment sur le Rhône et le potentiel démantèlement de ses grandes infrastructures.
C’est dans le cadre de cette enquête qu’iels ont organisée ce qu’iels appelaient « Les Ateliers du démantèlement » auquel j’ai participé il y a un an et demi à Lyon. Il y a eu une deuxième session à Marseille cette année, à laquelle je n’ai pas pu participer. L’idée de ces ateliers, c’était de se dire qu’imaginer une société écologique et vraiment démocratique ça nous demande d’imaginer comment démanteler certaines infrastructures nocives et/ou polluantes ; et du coup d’inviter des personnes extérieures à leur collectif pour les accompagner dans leurs réflexions là dessus, notamment sur le Rhône, et dans le cadre de cette session, à Lyon.

La première question que vous m’avez posée concernant les ateliers du démantèlement, c’était : « Pourquoi se mettre en marche ? ». Ce qui est marrant, c’est que moi, j’ai grandi à Lyon en fait… Et que souvent, on connaît assez peu les lieux dans lesquels on vit. Je pense que la plupart des lieux qu’on a arpentés avec Hydromondes pendant ces quelques jours, ce sont des lieux dont j’entendais parler, où que je croisais sur mon chemin, mais sur lesquels je ne m’étais jamais vraiment arrêté. Je pense notamment à « la vallée de la chimie » que j’ai traversé plein de fois en voiture à la sortie de Lyon et qu’on ratait pas à cause de l’odeur qui s’échappe des industries et qui arrive jusque dans l’habitacle. Mais je ne me suis jamais vraiment penché sur l’histoire de ce lieu ou sur ce qu’il s’y passait. Je suis jamais allé me balader par là-bas, parce que c’est quand même assez moche et qu’« aller marcher » pour moi, c’était dans la nature et dans de beaux endroits. Faire une randonnée par exemple… à la montagne, dans la forêt…. C’était une fuite de la ville et clairement aussi un loisir lié à ma classe sociale privilégiée.

C’est intéressant de se demander : où est-ce qu’on se met en marche, et pourquoi ?
Pendant les Ateliers du Démantèlement, une des matinées qui m’a le plus marquée, c’était d’ aller se promener dans cette fameuse « vallée de la chimie » à Lyon, (qui d’ailleurs s’appelait avant « le couloir de la chimie » et qui a été renommé sûrement parce que ça sonnait trop « couloir de la mort »). On a passé toute une matinée posée sur les hauteurs de Saint-Fons, vue sur le site industriel. On a lu collectivement un texte de la revue Z (le numéro 8 sur Vénissieux) intitulé « Travail, chimie et subversion ». C’est un article qui raconte l’histoire de cette zone industrielle chimique : la délocalisation des usines polluantes de Lyon vers l’extérieur de la ville, et qui retrace l’histoire de travailleurs en lutte. Ensuite, on est allé se promener sur le site, voir ce qui s’y passe, ce qui s’y développe. On longe une « giga-usine » de piles à hydrogène récemment inauguré ; et les pipelines d’un futur projet de production de « gaz vert » à partir de bio-déchet qui devrait ouvrir en 2025. On voit émerger sous nos yeux les projets de « transition énergétique » qui nous questionne sur les modèles de transitions.
Par un travail de fiction, le collectif hydromonde tente ensuite d’imaginer ce que pourrait devenir ce site et ce que cela voudrait dire de le « démanteler ».

Pour vous résumer en quelques mots ce qu’on a fait d’autres dans ces ateliers du démantèlement peut-être… On est allé visiter des aqueducs encore présent dans le paysage lyonnais pour comprendre comment, à l’Antiquité, l’eau avait été amenée jusqu’à Fourvière, sur les hauteurs de Lyon (qui était Lugdunum à l’époque). On a passé du temps à la bibliothèque municipale de Lyon tout de même.) pour faire des recherches un peu sur la ville et ses aménagements au cours de l’histoire. On a passé une journée dans la vallée de la chimie dont je vous ai déjà parlé… Et au retour de cette promenade, on est tombé par hasard sur une exposition à Saint-fons, de Suzanne Husky, une artiste qui a beaucoup travaillé sur les castors, et le rôle des barrages de castors dans le ralentissement du débit des rivières… On a marché jusqu’au lac de Miribel Jonage qui se trouve au nord de Lyon, et qui est à peu près sur le tracé du Rhône. On en a profité pour parler des aménagements du lac et du Rhône et arpenter des textes qu’avaient sélectionnés hydromondes à ce sujet. C’était chouette d’arpenter les paysages et d’arpenter des textes en même temps, plutôt que depuis une chaise dans une salle de classe.

Je pense que dans ma pratique de la marche jusqu’alors, il y avait un peu une forme de fuite vis-à-vis des infrastructures capitalistes, d’un monde qui me déprime à plein d’égards et dont je voulais m’échapper et que c’est intéressant de venir se le réapproprier par la marche et dans le but d’enquêter sur nos territoires de vies, retrouver du pouvoir d’agir, nourrir nos luttes, imaginer d’autres manières de faire société.

Pas longtemps après cet atelier, je suis partie trois jours à vélo avec un pote longer le Rhône de Lyon à la Camargue. C’est tout plat, c’est pas hyper intéressant comme paysage, mais c’était stimulant de déplier tout ce qu’on avait commencé d’évoquer pendant les ateliers du démantèlement, en repérant à chaque étape « là on est en train de passer à côté d’une centrale nucléaire, là il y a une carrière, là y a un barrage hydroélectrique, ici une zone de renaturation », de s’arrêter pique niquer en parlant à des pécheurs de l’évolution de la biodiversité dans les cours d’eau, de tisser des fils entre tous ces trucs… De penser à ce que permettaient ou empêchaient toutes ces infrastructures, à ce qu’elles impliquaient, de réfléchir à ce que serait une société différente, plus juste, et à nos leviers d’actions pour la changer.

Je pensais au fait que dans la thématique marche passée, grande marche, lutte et tout, j’ai l’impression que c’est aussi un très bon moyen de faire de l’éducation populaire ou d’impliquer des personnes qui habitent des territoires dans le fait de mieux comprendre et s’emparer des enjeux sur un lieu donné et de pouvoir grandir notre capacité à agir sur des choses, des décisions, des enjeux de territoire. Que c’est
un bon moyen. Là nous on fait une enquête sur l’eau dans le Vercors, là où je suis, et on s’est dit on descend la rivière, on va rencontrer les pêcheurs, et c’est un bon moyen de d’apprendre plein de choses et de pouvoir ensuite mieux agir sur là où on habite.

MARCHE CONTRE LE CHLORDÉCONE

2022

2022
Propos recueillis auprès de Lilith

Pour parler de ce qui m’a amenée à la marche… Alors, je suis
une maman de deux enfants, j’ai trente-six ans. J’étais auxi-
liaire de puériculture, un métier que j’ai exercé pendant onze
ans. C’est pendant ce temps j’ai repris mes études parce que
je me rendais compte à la Martinique qu’il y avait des choses
qui se passaient qui n’étaient absolument pas normales, des
choses en dehors du droit. Et je ne comprenais pas. Et c’est
parce que je ne comprenais pas le monde et les structures
qui m’entouraient, les structures tacites comme non tacites,
que j’ai voulu reprendre mes études pour comprendre un
peu comment fonctionnaient les institutions entre elles, la
sociologie des personnes et toutes ces choses-là. Parce que,
vraiment, j’étais un peu perdue sur le fait qu’il y ait des
choses qui se passent aux Antilles, que tout soit fait par dé-
cret, comme au temps des colonies, et qu’à côté de ça on a un
statut de département, puis de territoire… C’est donc l’envie de mettre ma pierre à l’édifice du développement de la Martinique qui m’a poussée à reprendre mes études. Et il s’avère qu’en troisième année on a eu un sujet sur les pesticides et je voyais que dans le cours on ne parlait que des pesticides qui dérangeaient un peu l’Union Européenne. J’avais proposé au professeur de parler du chlordécone car je ne comprenais pas pourquoi il ne faisait pas partie de la liste et il m’a dit un truc qui m’a un peu alarmée. Pour une fac de gauche j’ai trouvé ça très bizarre : il m’a dit, « vous savez, ce sont des choses dont on ne parle pas vraiment, on va plutôt rester sur ce qui se passe en France ». Et je lui ai répondu, c’est bizarre, aux dernières nouvelle la Martinique est aussi française. Et il m’a répondu « oui, mais le chlordécone on en parle pas, on peut faire des recherches sur des néo-corticoïdes, mais le chlordécone on va éviter… »

Il s’avère qu’en année de master science po, j’ai eu une professeure qui a proposé un sujet intitulé « le chlordécone, scandales et controverses ». Et il s’avère que c’était seulement la deuxième année qu’elle le proposait dans une fac « bobo-gaucho », parce que Paris 1 c’est clairement une fac de bobo… Je suis banlieusarde donc je le vois très bien. La prof a dit qu’elle regrettait justement ce manque d’ouverture et c’est pour cela qu’elle avait même dû forcer au niveau de l’administration pour présenter ce sujet. J’ai donc pris ce sujet d’étude pour mon master. J’ai fait mon mémoire dessus et c’est à ce moment que j’ai rencontré M. Sirénus qui est président du Collectif des ouvriers agricoles empoisonnés par les pesticides. C’est comme cela qu’on a fait un lien et que j’ai compris que le chlordécone, moi-même qui suis antillaise, on en parlait même pas en famille. C’est un sujet très tabou. Les langues commencent à se délier seulement maintenant. Cela a commencé il y a à peu près une dizaine année, mais le chlordécone est un sujet qui est toujours pris et traité de manière très lointaine, puisque comme c’est aux Antilles, les gens ne se sentent pas concernés ici. Et donc c’est par rapport à ça que j’ai voulu ancrer ce travail, car ils font un travail monstrueux sur le terrain et ils n’ont pas forcément beaucoup de subventions. Et ce sont eux qui ont permis aux ouvriers agricoles de se mobiliser pour leurs droits parce qu’ils travaillaient dans des conditions qui étaient absolument inhumaines. Les mots peuvent paraître forts mais c’est vraiment le cas. Et on a l’impression que le chlordécone est juste un prolongement de l’esclavage. La santé des personnes on s’en fiche. Les conditions de travail, c’était honteux.

J’ai appris tellement de choses durant ce mémoire que j’en ai même fait une dépression pour vous dire. Je me demandais comment peut-on traiter des personnes comme ça, comment un pays qui se proclame « des droits de l’homme » puisse être un pays qui a rétabli l’esclavage, un pays qui enfermait les antillais dans une sorte de bulle. Et ils ne peuvent pas en sortir, parce que les terres ne leur appartiennent pas. Les marchés ne leur appartiennent pas. Et qu’après l’esclavage, les seules personnes qui ont été indemnisées se sont les propriétaires békés. En apprenant tout ça, les conditions d’installation du chlordécone, cela a été très dur et cela m’a motivée à marcher pour en parler. Je voulais que les gens soient au courant, qu’ils s’alarment de ce que leurs concitoyens d’Outre-mer subissent. Et j’ai eu un écho, surtout, au niveau des agriculteurs qui font de l’agriculture bio, pas les autres. L’agriculture conventionnelle, ils s’en fichent un petit peu, mais l’agriculture bio, ils étaient vraiment très touchés parce qu’eux aussi sont impactés par les pesticides. Ils sont dévalorisés par la classe politique et on a donc trouvé un terrain commun.

Le tournant vers la marche, ça a été quand j’ai compris qu’ ici les gens n’étaient pas du tout au courant. On fait des publicités pour la banane vertueuse martiniquaise et guadeloupéenne. Alors que c’est absolument faux. Parce que les terres sont bourrées de chlordécone – maintenant c’est le glyphosate. Il n’y a pas de vie dans les terres, l’eau est polluée à cause du chlordécone et c’est tout un écosystème qui est pourri. Parce que, oui, cela touche des personnes malades, cela touche les terres, les animaux, mais cela fait que cela touche aussi les traditions de pêche, les conditions de vie. On empêche les gens de cultiver ce qu’ils veulent cultiver, car notre terre sert uniquement à de la monoculture. Et tout cela rappelle vraiment l’esclavage et les champs de cannes à sucre à perte de vue pour le sucre colonial. C’est cette façon de faire de l’État qui m’a choquée premièrement et ensuite le courage d’ Yvon et Patricia qui m’a donné envie de faire cette marche afin de récolter des fonds pour que leur association puisse continuer à tourner. Parce que sans eux les ouvriers agricoles ne se seraient jamais mobilisés, parce qu’il y a une crainte. Il y a une crainte du béké, des violences qui sont arrivées. Les békés sont une caste à part aux Antilles. Ce sont des descendants d’esclavagistes qui ont une sociologie et une mentalité qui leur est propre. Et je trouvais cela effarant que les gens ne fassent pas le lien entre le fait que ces gens-là n’ont tellement aucun respect pour la vie humaine des personnes noires, qu’ils ne sont pas dérangés par le fait que des personnes l’épandent et le touchent à la main. Ils demandaient même aux enfants de venir travailler sur les champs de bananes. On donnait aux femmes des régimes de bananes lourds à porter sur des routes qui ne sont pas celles d’aujourd’hui, et on ne permettait pas aux gens d’avoir des voitures pour se déplacer.

C’est l’ensemble de ces conditions de travail choquantes qui m’a donné envie que les gens soient au courant. Et surtout de ne pas rester dans la colère et la tristesse, mais de mettre les gens au courant pour créer une réaction et une prise de conscience collective. L’envie c’était vraiment de réparer ce tissu humanitaire, que l’on puisse essayer de réparer cette fracture qui existe depuis déjà tellement d’années, tellement de siècles … Et cela fonctionne comme ça de manière structurelle en France aussi. Moi je l’ai beaucoup vu parce que je suis une personne noire. Et c’était un ras-le-bol. Nous ne sommes plus au 18e siècle, il faut arrêter avec cet esprit impérialiste. Chaque être humain a le droit de vivre sur Terre dans des conditions dignes.

Le chlordécone a touché énormément de gens à travers le monde et on se rend compte que ce sont toujours les populations du Sud qui en payent les conséquences, ou bien comme dans les pays de l’Est où l’on répand du chlordécone pour traiter la pomme de terre ou le mildiou de la pomme de terre. On considère que c’est pas grave tant que cela ne touche pas l’Europe du Nord. C’est cette manière de traiter les personnes selon leur appartenance et leur provenance qui m’horrifie et me donne envie d’ancrer ce combat ici aussi. Parce que c’est un combat pour une justice environnementale, une justice sociale. Et tout le monde a droit à cette justice en fait.

On s’est mis à envisager la marche comme moyen d’action lorsqu’on a rencontré un jeune homme qui marchait pour récolter de l’argent afin de construire des puits en Afrique. On s’est dit que les gens sont intéressés par ce modèle. Au moment de nos vacances avec mon mari et on s’est dit qu’on pourrait aller marcher, et qu’on pourrait récolter des fonds, parler aux personnes. On a aussi fait des villes-étapes très importantes pour nous. On est parti de chez nous en région parisienne, puis on a fait Nantes, Bordeaux, Toulouse.

Peu de personnes semblent au courant mais en France il n’y a pas qu’un seul port négrier, mais 19. Nantes a largement prospéré grâce au commerce des esclaves, surtout dans la logistique. Les fers étaient préparés à Nantes, aussi les toiles et tissus que les mis en servitudes allaient porter par la suite. C’était très lucratif pour la ville et aujourd’hui quand on s’y rend on le voit encore. À Bordeaux aussi, et à Toulouse où il y a une très grande communauté antillaise qui vit, on voulait faire ces étapes pour marquer les esprits.

Dans cette marche, il y avait une idée de visibilité médiatique, mais ma première idée était de parler aux personnes, d’aller vers la société civile. Parce qu’aujourd’hui c’est nous qui faisons bouger les choses, les politiques ne font rien. À droite comme à gauche le chlordécone n’a dérangé personne. C’est Jacques Chirac qui a installé le chlordécone aux Antilles grâce à des autorisations AAM, sous une forte pression des lobbies des békés. Et les gouvernements successifs n’ont rien fait, ni Mitterrand ou Hollande, à part des plans chlordécone qui ont été décidés sans même consulter les personnes concernées. Avec un problème de cette ampleur là, il n’y a jamais eu de travail législatif fait derrière. Ce n’est que maintenant que cela arrive. L’idée ce n’était justement pas vraiment d’attirer la politique, même si certains s’y intéressent maintenant en période électorale. Mais ils ne nous ont pas plus aidés, à part pour être pris en photo avec nous, sans qu’on les revoie.

L’idée était donc de sortir cette information, de la vulgariser et permettre aux gens et citoyens lambdas de participer à ce changement. Je ne voulais que cela reste dans un cadre universitaire car je sais personnellement ce que c’est que d’être exclue, ne pas forcément être pris au sérieux en fonction du milieu d’où l’on vient.
C’était très important pour moi que les gens soient au courant, et selon leur degré de compréhension puissent suivre le problème du chlordécone. Donc cela impliquait de vulgariser l’information, d’essayer de faire comprendre aux gens qu’il y a des liens entre ce qui se passe là-bas et ici, et que le problème finalement, cela reste toujours le capitalisme et l’argent. Et pour cela on est prêt à massacrer la terre et des gens.

On voulait aussi marcher tous les deux sans forcément que cela s’agrandisse. Parce que moi je lutte pour les ouvriers agricoles et mon mari lui est aussi ouvrier mais dans le gaz. Donc on a voulu lier les combats. Et lui, ce qui l’a vraiment marqué dans ce combat de la lutte contre le chlordécone, qu’il a découvert à mes côtés, c’est qu’il s’est rendu compte que les ouvriers français sont traités à quelques degrés de différences pareil que les ouvriers antillais – même s’il y a un problème racial dans le chlordécone. Mais en fait, c’est toujours la même chose. Les classes prolétaires sont toujours traitées comme les derniers maillons de l’humanité. Les droits ne sont pas respectés de ce côté non plus. Ici c’était les tenues de sécurité qui n’étaient pas respectées, de l’autre côté ce sont les salaires qui ne sont pas respectés non plus. Et en fait, c’est pour ça qu’on a essayé de marcher à deux. Parce que de son côté, étant lui-même ouvrier, il a compris la convergence des luttes.

Là où on voulait être accompagnés, c’était à notre arrivée dans chaque ville. On avait des cortèges qui nous recevaient pour que ce soit symbolique, pour marquer telle ou telle étape. À Nantes, on a été reçu, à Bordeaux aussi. La meilleure étape, c’était celle de Toulouse parce les gens étaient vraiment réceptifs. Donc dès le départ, on avait prévu de marcher à deux en se disant que ce sera notre marque de fabrique. Par contre on informait les mairies de notre passage. Sur le trajet, un maire nous a reçus, et nous a fait un don. C’était touchant parce qu’il n’était pas obligé, ni non plus de se déplacer. Et ce geste était totalement apolitique, c’était vraiment parce que lui, en tant que maire d’une petite ville, il comprenait ce que c’était cette souffrance, cette souffrance des ouvriers agricoles.

Les rencontres au niveau des grosses étapes, c’est le collectif 10 mai qui les avait organisées comme à Toulouse, Bordeaux, où il fallait que l’on fasse des discours. Et puis il y a eu des rencontres totalement hasardeuses avec des gens sur le trajet qui nous demandaient pourquoi l’on marchait, qui s’interrogeaient et qui nous questionnaient. On a parlé à plein de personnes sur le trajet, mon mari et moi.
Quand on marchait, on avait nos gros sacs, notre Instagram et le drapeau de la Martinique avec nous. On avait aussi nos t-shirts floqués du collectif. Et c’est dans les villes étapes, en fait, qu’on était reçus. On avait rendez-vous par exemple sur une place en particulier et on avait une banderole avec nous. Enfin c’était eux qui amenaient la banderole car elle était très lourde. C’était la même qui avait servi à la marche contre Monsanto. Et c’est une banderole qu’on retrouvera sur pratiquement tous les événements anti-chlordécone, c’est la marque de fabrique. Le slogan qu’on avait mis pour la marche et pour la cagnotte, c’était le don à 1€ symbolique par personne. 

La marche a eu des retombées médiatiques. On a eu quelques articles de presse pendant le mois d’août et ça a été particulièrement repartagé sur les sites indépendants à l’international. Ça a mis en lumière la lutte et c’est comme ça qu’on a fait le lien avec le collectif Vietnam-Dioxine, qui est ici en France mais qui traite du coup, lui, de l’agent orange. 

On a récolté des fonds. Pas assez selon moi.  Mais au niveau de la portée médiatique, ça a été totalement fait. Et c’est vrai que, avec mon mari, ça nous a permis de nous faire un nom, ce qu’on ne cherchait pas. Mais mine de rien, ça nous a fait un nom dans le milieu du militantisme, où aujourd’hui, quand on parle de la marche solidaire de Lilith et Chacha, les gens savent que c’est nous. Et depuis aux Antilles, les gens voient vraiment qui on est et qu’on est motivé pour défendre leurs intérêts.  Sur les dons, on verra ce que ça donnera par la suite, forts de cette première expérience.

Sur le plan de l’avancement du travail parlementaire, c’est un bon début, mais la reconnaissance symbolique n’est pas suffisante parce que ce serait encore une fois comme reconnaître que l’esclavage est un crime contre l’humanité, mais ne pas indemniser les victimes et les descendants de ces victimes. Donc c’est une bonne première pierre, mais il faut que ça continue parce que le symbolisme ne guérit pas, le symbolisme ne permet pas de faire des chimiothérapies. 

On prévoit de refaire une marche mais on n’a pas encore la date précise. Parce qu’il y aura les JO. Et concurrencer les JO, c’est très compliqué, on a peur d’être totalement écrasé au niveau visibilité, donc on verra. Mais on a vu ce que c’était la première, les couacs et les choses qui ont bien fonctionné. Donc je pense pour la prochaine que sera bien plus facile à organiser. Et puis du coup, maintenant, vu qu’on a un nom dans le militantisme, peut-être qu’on sera d’autant plus suivi. 

Le parcours était difficile, vraiment. Nous n’avions pas forcément de matériel de qualité parce que mon mari et moi on n’a pas beaucoup de moyens, et on a tout fait tout seul, de manière très artisanale. Et c’est là que je me suis rendue compte qu’on était vraiment passionnés, parce que dormir sur un matelas très fin tous les soirs, devoir changer de campement tous les jours… Je portais près de 14 kilos, mon mari 18, parfois 25, ça dépendait ce qu’on avait comme courses et denrées. Premièrement, ça nous remet les idées en place, on se rend compte qu’on est rien à l’échelle de la planète. Et que l’eau est une denrée vraiment précieuse. Et quand on est rentrés, ça a changé dans nos rapports à la nature. Et on se rend compte de la chance qu’on a quand on est en bonne santé. Et puis on s’est rendu compte encore une fois que cette marche elle est possible dans l’hexagone, mais aux Antilles, absolument pas. Parce que l’eau est polluée. Et que les packs d’eau coûtent très cher. Nous, on se fournissait en eau dans les cimetières en généra

l, parce ce qu’ il y a toujours de l’eau. 
On avait des douleurs mais on se disait tous les jours que les malades du chlordécone subissent dans leur chair cette pollution. Et ça nous permet en fait de relativiser sur plein de choses. C’est vrai que ça a été dur psychologiquement, de se dire : parfois on n’est pas entendu. Les gens parfois ne nous donnaient même pas l’heure, ils nous prenaient souvent pour des personnes errantes. Il y avait des regards méprisants aussi.

Mais voilà, c’est vrai qu’une action comme ça, ça change, ça nous change du tout au tout. Notre rapport à la nature est beaucoup plus réel aujourd’hui, beaucoup plus ancré et réel. On avait déjà cette notion là, mais quand on le vit vraiment, ça amplifie.

Si c’est à refaire on le refera, même avec des conditions pourries, on le refera parce que tant qu’on peut marcher, tant qu’on peut parler des problèmes des personnes qui ne peuvent plus le faire, et bien je pense qu’il faut le faire. Et je pense que chaque être humain devrait le faire. Et surtout, j’ai l’impression que ça nous guérit de notre individualisme aussi parce qu’on on est dans une société assez confortable en hexagone. Parfois, il nous arrive un peu d’être égoïste, qu’on le veuille ou pas.

Il faudrait qu’on puisse aider des personnes qui n’ont pas les moyens de parler et qui sont sans cesse victimes parce qu’elles habitent dans un lieu précis ou parce qu’elles n’ont pas les qualifications pour certains diplômes. Enfin ça remet un coup.

C’est très prenant émotionnellement. Je sais pas comment le dire, mais j’ai pleuré de nombreuses fois sur ce parcours. Je suis une personne très émotive à la base et c’est vrai que l’étape la plus difficile pour moi, c’était celle de Nantes. On est parti visiter le musée dédié à l’esclavage. On a fait un discours dans une cale, dans une représentation de cale de négrier et je ne vais pas vous mentir, ça a été traumatisant pour moi. Que le musée soit en forme de cale de bateau, ce qui veut dire qu’on force encore les gens à aller sous terre pour comprendre notre histoire. Les gens ont peut-être voulu bien faire en faisant ce musée, mais ça se voit que ce ça n’a pas été fait par des personnes qui sont afro-descendantes. Parce que si le projet avait été initié par des personnes afro-descendantes on n’aurait pas cherché à faire un devoir de mémoire de cette façon, on l’aurait fait autrement. Et même s’ils y ont mis de la bonne volonté, c’est toujours la même chose. En fait, on prend notre histoire et puis on nous dit de quelle manière on doit la commémorer. C’est un vrai problème. Donc c’est vrai que cette étape de Nantes a été très traumatisante. La marche a été dure, mais bénéfique.

La portée de la marche c’est aussi qu’aujourd’hui des universitaires nous demandent de participer à leur recherche. Il y a aussi une jeune fille qui nous a contacté qui s’appelle Violette qui est au Canada, qui fait un travail de recherche sur la pollution environnementale, mais alliée avec la pollution raciale, dans une logique intersectionnelle et autour de la criminologie verte.

Je me dis donc finalement que la marche a porté ses fruits puisqu’on arrive à intégrer un peu tous les systèmes de recherche, que ce soit universitaires, parlementaires ou auprès de la société civile. Donc c’est une bonne chose. Ça nous rend visible aussi en fait. C’est super et ça rend visible le travail d’ Yvan et Patricia qui, je rappelle, font un travail très dur : voir des malades tous les jours, voir et constater leur état de santé qui se dégrade. Je sais que psychologiquement, pour Patricia, c’est pas facile. Et il faut avoir le cœur un peu plus solide, mais je sais que c’est très dur parce que là elle a perdu son mari. 

MARCHE POUR DESFORÊTS VIVANTES DEMEYMAC À MILLEVACHES

2021
Propos recueillis auprès d’un.e organisateurice

En octobre 2021, on organise une marche entre Meymac et Millevaches qui avait pour titre “ Stop aux coupes rases. Pour des forêts vivantes ”. C’était avec le groupe forêt du Syndicat de la Montagne Limousine, et aussi le groupe d’Appel pour des forêts vivantes, dont SOS forêt France et tout ce petit réseau qui s’organise plutôt à l’échelle nationale et avec lequel nous,depuis notre territoire, on est aussi en lien.

Le contexte qui a précédé cette marche, c’est déjà la formation du groupe forêt qui remonte à mars 2021, donc c’était six mois auparavant que ce groupe se constituait. Ça faisait déjà plusieurs années qu’il y avait des gens qui étaient impliqués sur les questions de lutte forestière. Il y a eu la lutte contre le projet d’usine à pellets CIBV à Bugeat-Viam en 2017, des productions écrites sur le rapport à la forêt, l’industrialisation sur le territoire, etc.

Voilà, il y avait déjà des gens sur le territoire qui étaient intéressés par les questions forestières et qui faisaient soit de la lutte active, soit qui produisaient du contenu. Mais il n’y avait pas vraiment d’espace officiel et un peu centralisateur dans lequel il y avait une organisation quotidienne et active. Donc la création de ce groupe a permis ça. Ce groupe existe et est toujours actif aujourd’hui. Il avait aussi organisé, pas longtemps après sa création, en avril 2021 je pense, une journée contre la réintoxication du monde. C’était des journées d’action décentralisées un peu partout en France où le but était d’appeler à se mobiliser contre des projets inutiles sur nos territoires.
Et là, on s’était mobilisés sur une coupe rase de feuillus qui avait été faite récemment. Il y avait eu un rassemblement sur la coupe, une visite de la coupe, des explications sur place avec le maire de la commune, etc. Et un peu une dénonciation de ces pratiques là, avec prise de contact avec la propriétaire, les exploitants, et cetera, pour faire un peu de bruit.

La marche vient quelques mois après cette mobilisation qui avait un peu fait parler dans le coin. Elle vient avec la volonté de permettre un espace qui peut être ouvert à plus de gens. La marche se passe sur une journée entière. Elle appelle un peu à une sorte d’apaisement. C’est pas une manif, c’est pas une action, c’est quelque chose qui est quand même plutôt accessible. Et donc dans notre montée en puissance, disons, c’était stratégique pour nous de faire une marche.
Symboliquement, le parcours n’était pas du tout anodin puisqu’on est parti du lycée forestier de Meymac, en contrebas. Et on est arrivés devant les locaux du Parc Naturel Régional à Millevaches. Donc ces deux établissements étaient évidemment interpellés et mis face à leur responsabilité quant au sujet des coupes rases.

C’est une marche qui a été longue, 16 km. On ne s’est pas dit que ça allait être un frein pour les gens, parce qu’on a eu de la chance, on a eu du beau temps. Et surtout, il y avait des pauses régulièrement prévues, une à midi au mont Bessou, et une dans l’après-midi où on a goûté et fait des prises de parole. On a indiqué aux gens dans la communication que c’était possible de participer juste à une portion de la marche en partant ou en s’arrêtant au moment de ces pauses-là.
C’était quelque chose qui se voulait plutôt familial en fait. C’était le dimanche en famille, venez marcher ! En plus dans des endroits plutôt sympas, le mont Bessou et les abords de Millevaches… On a pris les sentes forestières, on était très peu sur la route. On est parti de Meymac où on avait un tout petit peu de centre-ville, mais sinon on était principalement dans des chemins non-carrossables.

Puis on avait aussi invité pas mal de gens à prendre la parole, des gens qui ont un petit nom. Il y avait notamment des propriétaires forestiers, des gestionnaires forestiers, des gens de SOS forêt France… Il y a eu des lectures de textes, le pique-nique au mont Bessou. Et à la fin, de manière un peu symbolique, on a lu un texte devant les locaux du PNR qui avait été rédigé par le président du parc naturel du Morvan, qui est assez engagé depuis plusieurs années contre les coupes rases. Ca a été assez intéressant pour interpeller le président de notre parc quant au sujet de la soirée.

Voilà en gros ce dont je me souviens en termes de stratégie locale. Ce que je peux dire de plus, c’est qu’à ce moment là on avait ciblé la dénonciation des coupes rases. C’est quelque chose qui a évolué depuis parce qu’aujourd’hui, par exemple avec le groupe forêt, on cible plutôt les coupes rases de feuillus, parce qu’on s’est rendu compte que c’était bien plus facile et aussi pertinent, et que ça permettait d’avoir l’assentiment d’une partie de la filière et de la population locale. Parce qu’en effet, les coupes rases de feuillus, ça choque bien plus que les coupes rases de plantations de résineux qui sont dédiées à ça.
À l’époque, on n’avait pas cette réflexion stratégique-là et donc on avait mis “ Stop aux coupes rases ” tout court, point final. Ce qui s’est traduit, en partie auprès de certains acteurs de la filière en “ C’est les écolos qui refusent encore qu’on coupe des arbres ! ”. Donc c’est ça qui nous a poussé à faire évoluer le mot d’ordre par la suite.
Ce que je peux vous dire aussi, c’est que sur le trajet de la marche, il y a eu des tags par des forestiers. Je crois qu’il y en avait un qui disait “ Laissez-nous travailler ! ”, des choses comme ça… Puis on a été interpellés par certains forestiers, je sais plus si on les avait vu avant ou pendant, qui nous disaient “ Vous allez pas casser de machines, hein ? ”. Parce que sur le trajet de la marche, il y avait certains chantiers où étaient présentes des machines forestières.

Et aussi petit détail marrant : on a déclaré la marche, donc il y avait la présence de la gendarmerie, assez discrète quand même. On a dû traverser des départementales où les gens roulent comme des bolides à certains moments, du coup ils étaient là pour bloquer la route. Et les échos qu’on a eu après étaient “ Ah c’est très bien, c’est très bien organisé, c’est très carré. C’est bien ce que vous faites. ”

Ce qu’a pu produire cette marche, d’abord c’est qu’il y avait 600-700 personnes qui ont marché 16 bornes pour parler de ça, ce qui a fait un petit effet de masse quand même. C’est pas tous les jours qu’il y a un événement qui rassemble autant de monde dans le coin. C’était déjà une victoire pour nous. Ça a permis que ce ne soit pas que des gens locaux qui viennent. Sur les précédents événements qu’on pouvait organiser, c’était surtout des gens du Plateau, voir du cœur du plateau. Et là, ça a permis à des gens qui sont un peu plus loin, en basse Corrèze, à Limoges ou à Clermont-Ferrand de venir pour la journée et de nous rencontrer, capter un peu la dynamique du coin.

Ça a permis aussi de reconfirmer ou revenir sur des sujets qui peuvent être un peu évident en termes de dynamique forestière et d’envie pour le territoire. Réécouter un peu les discours de certains professionnels qui ont une vision plus alternative, c’est quand même toujours pertinent, surtout quand il y a une masse en face qui est à l’écoute. Je pense que ça a fait bouger le parc.

La petite histoire, c’est que le président du parc avait interdit à ses salariés de participer à la marche. Je sais plus s’il y a effectivement des salariés qui sont venus incognito ou pas, mais ça ne m’étonnerait pas.
Par la suite, le président a été interpellé parce qu’il y a eu un un reportage sur la marche. La personne qui a fait le reportage a fait écouter le discours du président du parc du Morvan au président du PNR Millevaches et il a dit “ C’est très bien ce qui est dit là, qui dit ça ? ”, “ Ah bah c’est le président du parc du Morvan. ”, “ Ah d’accord, OK. ” Il a un peu été mis face à sa propre incapacité politique.

Ce sont des petites victoires, des petites avancées sur le front à chaque fois, qui font qu’ aujourd’hui, quand on tient ces questions-là dans la durée, on est plus écoutés. Maintenant, le groupe forêt a une certaine légitimité auprès d’une partie de la filière parce qu’on sait se montrer à l’écoute, on apporte des arguments pertinents. Et par ailleurs, on transmet une impression et une colère d’une partie du territoire. Donc ils ne peuvent pas trop dire qu’ils s’en foutent totalement de ce qu’on dit.

Il y a un autre truc que je voulais vous dire aussi, c’est que cette marche, elle a beaucoup été mise en parallèle de la marche des Bordes qui a eu lieu dans les années 70 à La Villedieu. C’est une marche historique qui a pas mal fait parler d’elle. Et en termes d’effectifs, c’est la seule marche dans le coin qui avait rassemblé plus de personnes que la marche de Meymac-Millevaches. Je crois que c’était 700 personnes dans les années 70 à La Villedieu, alors qu’ à l’époque il y avait encore moins de gens installés récemment, avec des idées politiques plus de gauche. J’ai très peu marché pendant cet événement en 2021 parce que j’étais sur l’organisation et j’étais dans un binôme qui avait pour mission de fermer la route avant ou après nos passages. On avait aussi organisé un covoit pour le retour à la case départ et il y avait même un bus !!

Donc j’ai pas vécu la marche comme les autres mais l’impression que le fait de marcher, en partant à 10h-10h30 et en arrivant à 16h30 avec des grosses pauses au milieu, ça fait que tu es dans l’action physique, mais pas intense. Donc tu peux parler avec les gens autour de toi. Tu as quand même un cortège qui s’étire, avec des gens de tous âges, tu peux choisir avec qui tu veux passer l’heure qui vient à marcher. J’ai l’impression que ça se prête à la rencontre et à la discussion sur le thème de la marche.

MARCHE CITOYENNE DE GONESSE À MATIGNON

2019
Propos recueillis auprès de Stéphane Tonnelat

Oui évidemment c’est pas facile à comprendre si on ne sait pas pourquoi les gens marchent… Donc la marche de Gonesse à Matignon a eu lieu, si je me souviens bien, les 4 et 5 octobre 2019 sur 2 jours. Cette marche était appuyée sur une revendication portée par un collectif qui s’appelle le collectif pour le Triangle de Gonesse, avec tous ses alliés, pour demander, forcer plutôt, le gouvernement à abandonner le projet de centre commercial et de loisirs EuropaCity, qui était prévu par le groupe Auchan.

Donc Auchan, vous connaissez Auchan, c’est un énorme groupe de distribution de marchandises en France qui possède aussi Leroy Merlin, Decathlon, plein d’autres trucs comme ça. Et donc Auchan avait prévu de construire un centre commercial de loisirs qui s’appelait EuropaCity, sur 80 hectares de terres agricoles et dans un endroit qui s’appelle le Triangle de Gonesse, qui est un ensemble de 700 hectares de terres agricoles qui sont coincées entre les aéroports de Roissy et du Bourget, juste dans la tache urbaine de l’agglomération parisienne. En gros, la ville de Paris, l’agglomération parisienne, s’est étendue jusqu’à l’aéroport. Elle a construit les terres agricoles. Avant il y avait une ceinture maraîchère qui a été mangée. Mais ils restent ces 700 hectares qui sont comme un triangle, un coin comme ça, enfoncé dans l’agglomération et qui n’ont pas été construites parce que, en gros, les nuisances de l’aéroport, notamment les nuisances sonores à cause des avions ont fait que c’est interdit au logement. Mais la pression foncière a monté dans la région et du coup, les promoteurs ont commencé à s’intéresser à ce territoire. Et donc c’est en 2010 que le gouvernement a annoncé, c’était Sarkozy à l’époque, qu’ils allaient construire EuropaCity et qu’ils allaient urbaniser cette zone autour.

Et donc il y a eu une mobilisation qui s’est mise en place par des habitants de la région, des quartiers des villes tout au nord-est de Paris pour empêcher cette urbanisation. Et ils ont utilisé plein de moyens différents. La plupart, c’étaient des manifestations, des pétitions, la participation à l’enquête publique, mais aussi des recours en justice, des marches, des occupations d’un potager illégal dans le Triangle.
Jusqu’en 2019, au moment où cette lutte devient très populaire, on sent bien que l’opinion publique, d’une certaine manière, a été gagnée par cette lutte et que le gouvernement a un peu perdu la bataille. Le centre commercial contre les terres agricoles, ça marche pas tellement bien et donc pour pousser le gouvernement à aller jusqu’au bout et abandonner ce centre commercial, le collectif et ses alliés organisent cette marche. Donc la marche, elle arrive au bout de presque dix ans de lutte déjà. C’est ça qu’il faut comprendre, c’est pas juste un truc. Et donc elle se déroule sur deux jours. Elle part du Triangle qui est environ à 15 km du centre de Paris et elle traverse pour le premier jour toute la banlieue nord, cinq ou six villes comme Gonesse, Villiers-le-Bel, Arnouville, Bonneuil, Aubervilliers, Pantin, Dugny. Et le 2e jour, elle traverse Paris pour arriver jusque pas tout à fait à Matignon parce qu’elle sera arrêtée avant. Alors je trouve que cette marche, elle était intéressante pour moi.
Donc comme je le disais, c’est une mobilisation qui existait déjà depuis 2011. Et qui avait déjà utilisé beaucoup de ce qu’on appelle « moyens d’action », dans le répertoire d’action de tous les moyens d’action. Donc qui avaient tenté des manifestations, qui avaient fait des occupations de terrain par le jardinage, qui avaient fait des affiches, des réseaux sociaux, des recours en justice… Et même en juin, avant la marche de 2019 qui avait bloqué, enfin tenté de bloquer le début du chantier de la gare du Grand Paris Express, une station de métro qui était destinée à servir ce projet EuropaCity en plein milieu des champs, donc une gare en plein champ. Et voyant que tous ces moyens d’action n’avaient pas beaucoup d’effet autres que quand même l’effet de convaincre le public qu’ils avaient raison mais pas d’effet sur le gouvernement. En fait les militants réfléchissent sans arrêt pour essayer de trouver des nouvelles façons de faire. Et donc la marche, c’était une nouvelle idée.

Ce n’est pas une nouvelle idée en soit puisqu’il y a plein d’autres mouvements qui avaient fait des marches, mais c’était une nouvelle idée ici pour le collectif. Et elle avait plusieurs buts, cette marche. Le premier but, c’était de forcer le gouvernement à abandonner, en montrant un effet de masse, donc l’un des enjeux était d’être assez nombreux. Et l’autre but était, qu’à travers cette marche on pouvait relier différents points de l’agglomération et notamment d’autres mobilisations, pour essayer d’initier ce que l’on appelait à l’époque une forme de convergence des luttes. L’idée était de construire des alliances avec d’autres luttes et aussi de mieux comprendre par ce biais qui on est et qui sont les ennemis, les opposants. Ce qui est intéressant dans toutes les manifestations et dans toutes les marches qui sont des sortes de manifestations, c’est cette idée que par la marche on se retrouve entre nous, on définit qui on est et de la même façon, on définit qui sont les gens auxquels on s’oppose. Donc par exemple dans cette marche quand on est parti, on était pas du tout nombreux, on est parti d’un carrefour en plein milieu des champs, on était une cinquantaine. C’était le matin, assez tôt, il faisait gris et puis on est rapidement arrivés au bout de vingt minutes, une demi-heure à la mairie de Gonesse.

Alors Gonesse, c’est la ville où ils veulent construire ce centre. Le maire de Gonesse, qui est le maire du parti socialiste, il était à la fin de son quatrième mandat, un mandat de maire c’est 6 ans donc ça faisait déjà 24 ans qu’il était maire. Ce maire, lui, il est très pro urbanisation, il veut construire à tout prix et donc lui, il avait organisé sur les marches de l’hôtel de ville, au-dessus de la route sur laquelle on passait, il avait organisé une contre-manifestation. Et ça c’était très intéressant parce que là on voyait bien en marchant, et à ce moment-là on avait un peu grossi notre nombre, on était environ 120, quelque chose comme ça, on voyait bien qui nous on était et qui eux ils étaient.

Et l’une des choses que la manif fait et ce qui peut vous intéresser en termes de design ou d’art, c’est que la manif, ou la marche, montre des styles, des formes d’occupation de l’espace public et la forme d’occupation qui était celle de notre manifestation était une forme joyeuse, hétérogène, hétéroclite, des gens déguisés. Il y avait une femme par exemple, une artiste, qui avait fabriqué une déesse de la terre qui était une grande figure, une grande femme de plus de deux mètres de haut, qu’elle promenait sur des roulettes, avec six paires de mamelles et elle promenait sa déesse comme ça. Et puis il y avait aussi la CGT qui était avec nous avec son ballon, et on chantait des slogans. À l’époque c’était encore un peu l’époque des Gilets jaunes, donc on avait transformé la chanson « On est là ! » pour en faire un slogan contre l’urbanisation. Et donc en face de nous, en haut des marches de l’hôtel de ville on avait un autre style de manifestation, qui était lui, des gens en costumes avec cravates ou des employés municipaux dans leurs habits de travail, avec des panneaux « Oui au Triangle de Gonesse, oui à EuropaCity ». Et eux, leurs panneaux, ils étaient imprimés de façon très professionnelle sur des cartons bien rectangle alors que nous on avait des banderoles peintes à la main. Et ça c’est très intéressant je trouve parce que l’on voit à travers les façons de marcher, des formes d’identités, des façons d’être.

Il y avait une animatrice qui parlait dans le micro, parce qu’on avait une sono avec un micro, qui disait : « On reprend la marche et quelque chose me dis que les gens en face vont jouer un jeux qui s’appelle qui c’est qui cri le plus fort, un petit jeu intelligent. Moi je propose de jouer à qui c’est qui cri le plus fort et qui c’est qui marche le plus loin, parce que eux ils vont se réunir à vingt élus devant leur mairie pendant une demi-heure, mais nous on marche jusqu’ à Matignon et on va arriver bien plus nombreux et nombreuses! Donc on va les laisser jouer à qui c’est qui cri le plus fort, on va gagner et on va continuer par qui c’est qui marche le plus loin et on va gagner, en avant ». Et après on a chanté : « On est là, on est là, même si Auchan le veut pas nous on est là ! Contre Europacity on restera ici même si Blazy le veut pas nous on est là ! ». Blazy c’est le maire de Gonesse.

Donc vous voyez que là, il y a un premier épisode dans cette marche que moi j’ai trouvé très intéressant, parce qu’il a montré à nous les marcheurs, il nous a montré qui étaient nos opposants et nous a permis grâce à ce que disait Jeanne dans le micro, de nous situer par rapport à eux. Eux, dans leur discours on entend que c’est des élus bloqués dans leur pré carré, que nous, qui sommes des militants, qui appelons à un esprit public plus large, nous allons dépasser et nous allons aller jusqu’ à Matignon. Et donc, on a là une forme de construction d’opposition qui définit à la fois nos opposants, comme des gens un peu étriqués et sur leur territoire, et nous comme des personnes plus cosmopolites plus ouvertes à une forme d’esprit public.

Et alors ce qui est intéressant, comme je vous l’ai dit, je suis sociologue donc j’essaie de noter un peu ce que les gens disent et comment ils réagissent.
J’ai noté quelques réactions de personnes à ce passage devant la mairie. Je vais vous en donner une. Dans la marche avec nous, il y avait un jeune homme racisé d’origine caraïbéenne, qui est étudiant et qui habite à Gonesse. Il avait été membre du conseil municipal des jeunes de Gonesse, il en était ressorti très déçu, et donc il était maintenant dans la mobilisation avec nous. Et donc ce jeune homme, Julien, je lui dis que j’ai rencontré un employé municipal qui était là à la manif et que en fait, lui, il s’en foutait de tout ça, que de toute façon il ne votait plus et que les gens ici ils ne croyaient ni au projet ni à notre projet. Et Julien, il me dit qu’ il y a beaucoup de gonessiens, les habitants, tu leur parles d’EuropaCity, le projet contre lequel on luttait, ça leur coule dessus. À la fois on leur a dit que de toute façon ça allait être fait donc que ça ne servait à rien de se mobiliser. Ceux qui ont vu les dernières expos, ils disent bon c’est fini on verra bien. Et devant la mairie ce sont juste des élus et des fonctionnaires. À la mairie de Gonesse, quand il y a des choses comme ça, ils font une petite pause pour pouvoir venir à l’évènement. Et l’un des slogans de la contre-manifestation disait « Rentrez chez vous », et ça c’est un slogan qui est souvent utilisé par l’extrême droite. Et Julien me dit, lui ce qui l’a choqué, c’est la parole aux habitants à quel moment ils nous l’ont donné, à quel moment ils nous ont donné la parole, lui c’est un habitant. Pour moi, cette confrontation qui arrive dans la manifestation elle permet vraiment aux participants de réfléchir et de définir quelle est cette opposition sur laquelle on est.
Et donc le premier jour c’était cette traversé de Gonesse jusqu’ à Pantin en bordure de Paris. On n’a jamais été très nombreux, jusqu’ à deux cents personnes je dirais, mais on était assez joyeux et on est passé comme ça par plusieurs étapes. La première était à la mairie de Gonesse, mais après on est passé vers l’Aire des Vents, qui est une partie du parc de La Courneuve, qui est un grand parc dans la Seine-Saint-Denis, où il y avait chaque année la Fête de l’Humanité. Et l’Aire des Vents est menacée et toujours menacée. Là elle est en construction pour faire le village des médias des Jeux Olympiques et donc il y avait une mobilisation à cette endroit-là pour la défendre. Et donc on s’est arrêté là pour pique-niquer. Et là on a réalisé que l’on avait des points communs dans notre mobilisation. Et après on est passé aussi à un autre endroit, à la Maladrerie qui est une cité de logements sociaux à Aubervilliers qui était menacée, elle, par des puits d’aération d’une nouvelle ligne du Grand Paris Express. Et donc là on voit bien que l’on arrivait à un autre ennemi commun qui était la société du Grand Paris.Puis le soir on est arrivé à un autre endroit, qui est la Cité Fertile, un tiers-lieu, lui aussi menacé par une urbanisation à venir.

Ce qui était intéressant dans cette première journée, c’est qu’en tant que collectif, en tant que personnes qui marchaient ensemble, elle nous a permis de nous définir ensemble. Elle nous a permis de définir pourquoi on se mobilisait et contre qui on se mobilisait. Pourquoi, pas seulement dans le sens des choses pratiques, contre EuropaCity, contre le centre commercial, pour les terres agricoles, mais pour quel genre de forme de vie. Parce que c’était pour les terres agricoles, contre EuropaCity mais aussi pour l’Aire des Vents, pour la cité des logements sociaux de la Maladrerie… Tout ça contre les aménageurs et l’espèce de machine de croissance de l’aménagement urbain. Et donc ça permet une forme de montée en généralité sur qu’est-ce que l’on défend. Et ce que l’on défend on le voit non seulement dans ces objectifs là mais aussi dans la façon dont on s’habille, dont on se parle les uns les autres, dont on se rencontre, qui sont aussi en contraste avec la façon dont le camp opposé, lui, discute et avance ses arguments. Donc c’est ça qui est intéressant.

Et le deuxième jour, on est parti de Pantin. On n’était pas nombreux, le temps était encore plus pourri, et on était une cinquantaine au début. On avait un peu peur, parce qu’on s’est dit : là il faut que l’on fasse un peu nombre dans Paris. Parce que c’est ce que les médias vont retenir : combien ils étaient ? En fait, c’était marrant parce que je voyais que ce souci traversait un peu tout le monde parce qu’on n’arrêtait pas de se compter. Alors que le premier jour on ne se s’occupait pas de ça. Donc on est parti au début à cinquante et il y avait plus de CRS que de manifestants. Il y avait sept camionnettes de CRS devant nous et nous on était cinquante derrière avec notre slogan. Puis on est arrivé à Stalingrad et deux cents personnes nous on rejoint. Ensuite on est arrivé à République et là, il y a encore quelques personnes qui nous ont rejoint. Puis finalement, on s’est arrêté à midi à Bastille pour faire des prises de paroles, et là soudain notre nombre est montée à environ 1500. Et donc là on était vraiment nombreux. Il y a beaucoup de Gilets jaunes qui nous ont rejoints parce que leur manif avait été interdite. Et là, il y a avait des peurs que la police avait essayé de nous instiller, notamment que les Gilets jaunes allaient foutre le bordel dans notre manif. Mais pas du tout, ça s’est très bien passé et donc il y avait eu quelques appréhensions.
Enfin bref, on était très nombreux et puis on est arrivés à 1500 sur le boulevard Saint Germain et là on nous a interdit de tourner à gauche dans la rue de Varenne qui mène à l’hôtel Matignon. Il devait être quatre/cinq heure de l’après-midi et on a appris à ce moment-là, qu’Extinction Rebellion était en train d’occuper le centre Italie 2, c’était le même jour. Et il y en a pas mal qui sont partis à Italie 2. Et puis il y avait une femme des renseignements territoriaux, parce qu’ils sont toujours là avec nous, qui a proposé de voir si on pouvait envoyer une délégation à Matignon et Matignon a refusé. Ils ne nous ont pas reçu.

Dans cette deuxième journée, on a vraiment eu une sorte de démonstration de force par le nombre, et donc il y avait un grand enthousiasme dans la marche, on s’est dit : « On va gagner ! » . Mais comme toujours dans ces mobilisations-là, gagner contre un aménagement urbain c’est un peu compliqué au sens ou quelques jours après la marche, un mois, après la marche, le 7 novembre, le gouvernement a effectivement annoncé l’abandon du projet EuropaCity. Mais dans la même annonce, il a aussi dit qu’il garderait la gare dans les champs, la gare faite pour EuropaCity. Donc on était très contents d’avoir gagné, mais en même temps on avait bien compris que rien n’était encore sauvé. C’est quelque chose qui était très présent dans la marche. On sentait qu’on allait gagner, mais on ne savait pas jusqu’où on allait gagner. Il y a un sociologue des mobilisations américain qui s’appelle James Jasper que j’aime bien, qui travaille sur les émotions dans les mobilisations. Il parle des tensions entre espoir et crainte. Il appelle ça des piles morales, au sens des piles comme des batteries, qui nourrissent l’engagement par la tension qu’elle crée entre un pôle négatif et un pôle positif. Et c’est vrai que ça a bien marché ce jour-là, mais quand même on est sortis de cette marche, on était sur les genoux. On était vraiment tous KO. Deux jours c’était très fatigant.

C’est vraiment difficile. À chaque fois que l’on fait quelque chose, que ce soit une manif, une occupation, un blocage, peu importe, c’est toujours très difficile de savoir quel est l’effet. En vérité les actions se succèdent les unes après les autres, il y a assez peu de temps morts dans la mobilisation. Il y a un continuum d’actions, c’est donc difficile de savoir quelle action en particulier a eu quel effet. Il y a quand même des choses que l’on peut mesurer. Une des choses c’est la couverture presse. Par exemple, suite à cette marche, il y a eu énormément d’articles de presse, dans tous les journaux : Le Monde, Libération, tous les régionaux et nationaux et la télé aussi. Et donc ça a quand même eu une audience importante. Après, quel est l’effet de cette audience c’est difficile à imaginer. Mais ce que l’on peut voir c’est que le camp adverse, le camp des aménageurs, par exemple la mairie avec sa contre-manifestation, le camp adverse lui aussi, essayait de faire valoir son point de vue, à avoir lui aussi une couverture presse. Et donc on voit que si l’on regarde les articles de journaux, la couverture presse est très importante mais elle est un peu ambivalente. Elle parle à la fois de la marche et du point de vue des pro-aménagement. Ça dépend des journaux, si vous prenez Mediapart ou Reporterre, ils parlent plutôt du point de vue des opposants, ça dépend.

Ce que l’on voit c’est que les marches ou les manifestations, en général, sont un outil de médiatisation mais un outil de médiatisation qui n’est pas automatique, qui peut être contesté lui-même dans sa médiatisation. Une mobilisation peut être stigmatisée. C’est souvent d’ailleurs ce qui est arrivé avec les Gilets jaunes, ou d’autres manifestation que l’on a eu. Par exemple, un mois avant la marche Gonesse-Matignon, on était à la Marche climat qui était la première où il y avait à la fois les Gilets jaunes, un cortège de tête, Greenpeace, Alternatiba, enfin toutes les ANV-Cop 21, tous ces gens-là. Et en fait il y avait un mélange de tendances très important dans cette marche et la police a tout de suite gazée et chargée. Et en gros, les militants Greenpeace et les autres ont dit aux familles : partez, c’est trop dangereux. Et en fait on s’est retrouvé à être les plus déter, comme on dit, à se prendre des lacrymos. Et le résultat du genre de presse qu’il y a eu autour de cette marche, c’était une presse, j’allais dire très clivée. Il y a une presse qui disait : ces manifestants sont dangereux ; une autre presse qui disait… Il y a même eu un article dans lundimatin qui critiquait les divisions internes du mouvement climat. Ça n’a pas servi à grand-chose pour les mobilisations.

Là par contre, on a eu une marche plutôt homogène, même les Gilets jaunes ou d’autres personnes, comme Extinction Rebellion qui nous ont rejoint, ont été tout à fait d’accord avec la mobilisation. C’était une marche « non-violente » pour le dire comme ça. Et, donc, il n’y a pas eu de stigmatisation. Mais il y a eu, le discours opposé. Et donc, on peut, après, mesurer dans la presse, est-ce qu’il y a plus de pour ou plus de contre ? Et de fait, je pense que la mobilisation à ce moment-là, a généré plus d’avis contre l’aménagement, dans la presse, que pour l’aménagement. Donc on peut dire que ça a permis quand même de mettre la pression sur le gouvernement. Le gouvernement, d’après ce que je comprends, réagit aux pressions diverses et variées. Donc, il a d’un côté la pression des militants écolos et des associations qui disent : il ne faut pas bétonner ces terres agricoles. Mais il a aussi la pression des maires du coin, qui disent : il faut absolument qu’on développe l’emploi, la construction et tout ça. Et donc, on peut avoir cette conception d’État qui est celle souvent tenue par le collectif, par exemple selon le Triangle de Gonesse, l’État, c’est une sorte de girouette, enfin pas l’État le gouvernement plutôt. Il est une espèce de girouette qui réagit aux pressions et donc si on arrive à presser plus fort que nos opposants, on va faire tomber la balance de notre côté. En l’occurrence, la décision du gouvernement, qui a été d’abandonner EuropaCity, mais de garder la gare, a été une décision qui ménageait la chèvre et le chou comme on dit. C’est à dire qu’il donnait un peu à tout le monde. Ils disent : ok, on abandonne EuropaCity pour vous faire plaisir, mais on garde la gare. Et ça c’est pour faire plaisir aux aménageurs. Donc, ça a été une victoire un peu amère.

Un an plus tard, parce que les travaux étaient quand même bloqués grâce à des recours juridiques… À l’époque on avait gagné en première instance l’annulation du PLU, le plan local d’urbanisme. On avait aussi fait annuler les travaux de la ligne de métro à cause des espèces protégées. Mais un an plus tard, les cours administratives d’appel ont dit : non, non, toutes ces annulations, ça ne vaut pas, on rétablit tout. Et donc les travaux ont pu commencer un an après cet abandon d’EuropaCity. Et là, en désespoir de cause j’allais dire, les militants ont fait une ZAD. Ça a été la petite ZAD, très éphémère, du Triangle de Gonesse.

Ce que j’essaie de vous dire, c’est qu’il y a une évolution progressive des moyens d’action vers, disons, un peu plus de radicalité au fur et à mesure que les militants s’aperçoivent de la surdité du gouvernement à l’égard de ces revendications. Mais une des choses qui caractérise la lutte du Triangle de Gonesse par rapport à d’autres, parce qu’il y en a eu pas mal d’autres à la même époque ou en même temps, il y en a toujours, c’est que cette lutte est toujours partie d’une idée d’une culture publique. C’est-à-dire qu’il fallait faire comprendre, mener l’enquête et expliquer à l’opinion publique qu’on avait raison. Et donc toutes les actions qui sont menées comme la marche, mais même la ZAD, ont été des actions publiques. Il n’y avait rien de secret en fait. Rien de caché.

La marche, mais aussi les rendez-vous dans le Triangle, sont des façons pour les mobilisations de donner une matière à la mobilisation, à ce pourquoi on se mobilise. On découvre vraiment le territoire et on construit des relations avec lui qu’autrement, notamment dans l’agglomération parisienne, les franciliens n’ont pas. C’est très important de voir, par exemple, et d’expérimenter. Donc quand on part du Triangle et qu’on va jusqu’ à Paris, c’est vraiment une action de reconnexion de ces terres agricoles à l’agglomération, à la ville. Et on avait déjà fait ça d’une autre façon en 2018, lorsqu’on avait cultivé des légumes dans le Triangle et qu’ensuite on avait fait une soupe sur la place de la République avec ces légumes pour la distribuer aux parisiens. Et là, en disant, vous voyez : on peut manger de la soupe de légumes de la banlieue. Voilà, c’est une autre façon de connecter, vous voyez ? Mais il y a effectivement la façon continue, par les pieds avec la marche. Et puis il y a la façon un peu moins continue, par exemple en transportant des légumes pour aller les manger à Paris. Mais c’est vrai que cette mobilisation, en fait, c’est un de ces chevaux de bataille, j’allais dire, de reconnecter la périphérie, l’agriculture à la ville. Voilà. Et la marche, effectivement, la marche fait ça.

Juste une dernière chose que j’ai oublié de vous dire : en 2021, après la ZAD, on a fait une 2e marche. On a refait la même marche, mais cette fois, elle était double. On est parti, pareil, de Gonesse. Mais il y a une autre marche qui partait de Saclay. Vous avez peut-être entendu parler de la ZAD de Saclay. Cette marche partait de Saclay pour aller à l’hôtel de ville. Et on s’est retrouvé à l’hôtel de ville. Il y avait des marches convergentes comme ça. C’était intéressant, mais ça a eu beaucoup moins d’effets.